Livre 10: de 303 à 293 av. JC

Le consulat de L. Genucius et de S. Cornelius fut à peu près tranquille. On mena des colons à Sora et à Albe. On donna le droit de cité aux Arpinates et aux Trebulani. Les Frusinates furent privés du tiers de leur territoire pour avoir poussé les Herniques à se soulever. Il y eut une petite expédition en Ombrie. Des brigands vivaient dans une caverne. On les enfuma. Sous le consulat suivant, la guerre reprit avec les Eques. Supportant mal une colonie sur leur territoire, ils l’attaquèrent mais furent repoussés par les colons eux-mêmes. A Rome on ne croyait pas que les Eques s'étaient décidés seuls à combattre. On nomma dictateur C. Junius Bubulcus qui les soumit rapidement et rentra en triomphe à Rome. La même année, une flotte grecque commandée par le lacédémonien Cléonyme s'empara de Thuriae, chez les Sallentins. Le consul Aemilius l'en expulsa et Thuriae fut rendue à ses habitants. Cléonyme arriva à la côte vénète et essaya de remonter le Meduacus. Les gros navires ne trouvèrent pas de fonds suffisants mais les soldats passèrent sur des bâtiments plus légers. Les Grecs prirent d'assaut trois villages padouans qu'ils incendièrent et emmenèrent les habbitants. A Padoue, où le voisinage des Gaulois tenait toujours les habitants en alerte, on forma deux troupes. L'une se dirigea vers la région que les ennemis ravageaient. L'autre alla vers leurs bateaux. Sur terre, les ennemis furent écrasés. Les Padouans poursuivirent les navires jusqu'à l'embouchure du fleuve et brûlèrent ceux qui s’échouèrent. Cléonyme ne sauva qu’un cinquième de ses navires et repartit. Le souvenir de ce combat naval est célébré chaque année par une joute sur le fleuve.

La même année, on conclut un traité avec les Vestini. Puis apparurent des inquiétudes. L'Etrurie se révoltait. A Arretium, la puissante famille des Cilnius avait excité l'envie et on essayait de la chasser par les armes. Les Marses défendaient leur territoire sur lequel on avait installé la colonie de Carseoli. On nomma dictateur M. Valerius Maximus qui choisit pour maître de la cavalerie M. Aemilius Paulus. Le dictateur dispersa les Marses puis prit Milionia, Plestina et Fresilia. Après avoir ôté aux Marses une partie de leur territoire, il leur rendit leur traité avec Rome. Puis on se tourna contre les Etrusques. Le maître de la cavalerie tomba dans une embuscade. Cela effraya Rome mais le dictateur, de retour à l'armée, trouva tout remis en ordre. Le camp était ramené sur une position plus sûre et les cohortes qui avaient perdu leur drapeau restaient sans tentes, hors du retranchement. L'armée voulait combattre pour effacer sa honte. Il transféra le camp sur le territoire de Rusella. Les ennemis suivirent et tentèrent une nouvelle embuscade. Ils cachèrent des soldats dans des ruines et poussèrent des troupeaux devant détachement que commandait le légat Cn. Fulvius. Les bergers parlaient entre eux. Des Caerites traduisaient pour le légat qui leur demanda si leur langage était bien celui de paysans. On reconnut que c'étaient des gens de la ville et le légat comprit qu’il s’agissait d’une ruse.

Les ennemis surgirent alors de leur cachette. Le légat fit demander du secours au dictateur et soutint l'attaque. Le dictateur ordonna aux soldats de suivre les enseignes mais les freinait. Les courriers annonçaient que toutes les troupes étrusques étaient engagées et que les siens ne pouvaient plus résister. Lui-même voyait d'une hauteur la situation critique de son détachement mais il voulait que l'ennemi se fatigue avant de l’attaquer. Finalement, il lança sa cavalerie et les ennemis s'enfuirent. Cette bataille brisa pour la seconde fois les forces des Etrusques. Contre un an de solde et deux mois de vivres, le dictateur leur permit d'envoyer des ambassadeurs demander la paix à Rome. On ne leur accorda qu’une trêve de deux ans. Le dictateur rentra en triomphe à Rome. En quittant la dictature, M. Valerius fut nommé consul sans le vouloir. Son collègue fut Apuleius Pansa. Sous leur consulat, la situation extérieure fut calme. A Rome la plèbe était tranquille, soulagée par les départs pour les colonies. Mais la discorde fut ranimée par deux tribuns de la plèbe. Comme on voulait augmenter le nombre des prêtres, ils proposèrent de leur adjoindre des pontifes et des augures plébéiens. Les patriciens le prirent mal. Appius Claudius et Publius Decius Mus s'affrontèrent. Celui-ci rappela son père se dévouant pour les légions romaines. Il avait alors paru pur aux dieux. Et ce même Publius Decius n'aurait pu accomplir les cérémonies publiques du peuple romain ? Il rappela que parmi les interprètes des oracles de la Sibylle et desservants du culte d'Apollon il y avait déjà des plébéiens. S’adressant à Appius, il lui dit de ne pas craindre d'avoir pour collègue de sacerdoce un homme qui pouvait déjà être son collègue comme censeur ou consul et qui pouvait être dictateur. Il lui rappela l’origine sabine des Claudii. La loi passa à une grande majorité.

La même année, le consul M. Valerius combattit les Eques révoltés. L'autre consul, Apuleius, entreprit le siège de Nequinum en Ombrie. L’entreprise inachevée revint aux nouveaux consuls. Comme Q. Fabius avait été élu sans être candidat, il demanda qu'on remette son consulat à une année où il y aurait plus de guerres. Pour l'année présente, il serait plus utile à l'Etat dans une magistrature urbaine. Il fut nommé édile curule. Alors qu'à Nequinum les Romains perdaient leur temps, deux habitants creusèrent un souterrain et arrivèrent aux postes romains et dirent pouvoir introduire un détachement à l'intérieur de la ville. Avec l'un d'eux, l'autre restant comme otage, trois cents hommes s'emparèrent d'une porte et l'armée romaine envahit la ville sans combat. Une colonie y fut envoyée pour résister aux Ombriens et fut appelée Narnia, du nom du fleuve.

Les Etrusques préparaient la guerre mais l'arrivée de Gaulois les détourna de leur projet. Ils voulurent les acheter pour en faire des alliés contre Rome. Les barbares ne refusèrent pas. Le prix convenu et versé, les Etrusques dirent aux Gaulois de les suivre mais ceux-ci déclarèrent que ce qu'ils avaient reçu, c’était pour épargner le territoire étrusque. Ils ne feraient campagne contre Rome que s'ils étaient admis à un partage du territoire pour s'y fixer. Mais on redoutait d'avoir pour voisins des hommes si sauvages. Les Gaulois repartirent avec beaucoup d'argent gagné sans peine. A Rome, ce fut la terreur à l'annonce d'une invasion gauloise. On précipita la conclusion d'un traité avec les Picentins. L’Etrurie revint au consul T. Manlius mais il se tua en tombant de cheval. Les Etrusques virent là un bon présage. Un nouveau consul fut élu. Ce fut M. Valerius. Son arrivée calma les Etrusques qui n'osèrent plus sortir de leurs retranchements. Il ravagea leurs terres. La guerre s'éternisait quand les Picentins annoncèrent que les Samnites se révoltaient. Le prix du blé inquiéta aussi les citoyens et on risqua la disette.

L’année suivante, des Lucaniens se plaignirent de ce que les Samnites avaient attaqué leur territoire et demandèrent de l’aide. On conclut un traité avec eux et on envoya les féciaux inviter les Samnites à quitter la Lucanie. Ils rencontrèrent en chemin des envoyés samnites chargés d'annoncer que, si les Romains se présentaient au Samnium, ils n'en sortiraient pas sans mal. La guerre fut déclarée. Les consuls se partagèrent les tâches. L'Etrurie échut à Scipion, les Samnites à Fulvius. Scipion, qui s'attendait à une guerre mollement menée comme l'année précédente, vit, à Volaterrae, l'ennemi accourir contre lui prêt au combat. On lutta tout le jour, avec de fortes pertes. Les Etrusques abandonnèrent de nuit leur camp et les Romains s'emparèrent d’un grand butin. Le consul Cn. Fulvius remporta dans le Samnium une grande victoire devant Bovianum. La même année on installa à Carséoles une colonie sur le territoire des Aequicoles. Fulvius triompha des Samnites. Le bruit courut que Etrusques et Samnites préparaient encore la guerre. On se tourna vers Q. Fabius Maximus qui refusa en invoquant son âge. Il fit lire la loi qui exigeait un intervalle de dix ans entre deux consulats du même homme. Les tribuns de la plèbe proposèrent de passer outre et tous votèrent pour lui. Alors seulement il accepta et demanda pour collègue Publius Decius. Cette année-là les édiles jugèrent beaucoup de citoyens qui avaient plus de terres que ne permettait la loi. Des ambassadeurs de Sutrium, Nepete et Faléries, affirmant que les Etrusques voulaient la paix, détournèrent la guerre sur le Samnium.

Fabius conduisit ses légions dans le Samnium par le territoire de Sora et Decius par celui de Sidicinum. Les éclaireurs leur apprirent que l'ennemi se préparait à leur tomber dessus près de Tifernum. Fabius, mettant à l'écart ses bagages, s'avança, formé en carré, vers l'embuscade ennemie. Les Samnites préférèrent finalement livrer un combat régulier et descendirent en terrain plat. Dans le combat d'infanterie, ils résistèrent. Il ne restait d'espoir que dans une charge de cavalerie. Fabius ordonna aussi au légat Scipion de tourner l'ennemi. Devant les cavaliers, les Samnites restèrent inébranlables mais la vue des enseignes romaines venant des montagnes les effraya. Ils crurent à l’arrivée de l’autre consul et se débandèrent. Les Apuliens se seraient joints à eux si Publius Decius ne les avait dispersés. Il y eut plus de fuyards que de tués. Les deux armées consulaires dévastèrent le Samnium pendant cinq mois. Fabius rentra à Rome pour les élections. Voyant que tous votaient pour Q. Fabius, Appius Claudius fit tout pour être nommé avec lui de façon à ce que les deux consuls soient patriciens.

Mais Fabius refusa le consulat et le plébéien L. Volumnius fut nommé avec Ap. Claudius. Après les élections, les anciens consuls reçurent l'ordre de continuer la guerre dans le Samnium, leurs pouvoirs étant prorogés pour six mois. Finalement, les Samnites gagnèrent l'Etrurie et tentèrent de gagner ses chefs à leur cause. Decius, apprenant le départ de l'armée samnite, mena ses hommes à l'attaque de Murgantia. En un jour ils prirent la ville. Deux mille combattants furent pris, ainsi qu'un énorme butin qu'on vendit pour continuer. Romulea fut également prise et pillée. De là on alla à Ferentinum qui ne résista guère plus. Pendant ce temps, en Etrurie, de nombreux peuples se soulevaient à l'instigation de Samnite Gellius Egnatius. Presque tous les Toscans décidèrent la guerre. La contagion avait gagné les peuples d'Ombrie proches et on sollicitait à prix d'or l'aide des Gaulois. Quand ce soulèvement fut annoncé à Rome, le consul Volumnius étant déjà parti pour le Samnium, on décida qu'Ap. Claudius irait en Etrurie. Deux légions le suivirent avec douze mille alliés. Cette rapidité retint certains peuples étrusques.

Il y eut des combats hasardeux. L'ennemi se montrait pressant et il y avait peu de confiance entre l’armée et son chef. Celui-ci demanda à son collègue de venir et Volumnius le rejoignit à la grande joie de tous, sauf d'Appius qui nia avoir demandé son aide. Volumnius repartait déjà quand les légats et les tribuns intervinrent. Les soldats crièrent que les deux consuls devaient faire ensemble la guerre aux Etrusques. Volumnius leur demanda de montrer par leurs cris s’ils voulaient qu’il reste. Une si grande clameur s'éleva qu'elle fit sortir les ennemis de leur camp. Volumnius fit, lui aussi, sonner le signal. Appius, craignant que ses légions ne suivent Volumnius, donna aussi aux siens le signal réclamé. Le chef samnite était allé au fourrage avec quelques cohortes et c'était de leur propre initiative que ses hommes entreprenaient le combat. Les Etrusques marchèrent contre Volumnius, les Samnites contre Appius. Ils furent refoulés vers leur camp qui fut pris et pillé. Le butin fut laissé au soldat.

Pendant ce temps, il y eut des pillages en Campanie. Volumnius l'apprit en revenant dans le Samnium. A Calès, les habitants lui apprirent que l'ennemi traînait tant de butin qu'il avait peine à avancer. Volumnius envoya des cavaliers capturer des pillards. Il apprit ainsi que l'ennemi campait au bord du Vulturne et qu'il partirait de nuit vers le Samnium. Avant le jour, il s'approcha du camp ennemi et envoya des hommes qui parlaient l’osque épier ce qu'on y faisait. Mêlés aux ennemis, ils virent que les enseignes, mal entourées, étaient déjà parties et que le butin sortait avec sa garde, en colonne peu mobile, sans commandement assuré. Le moment parut propre à une attaque. Les Samnites furent écrasés. Ils avaient aussi été troublés par la révolte des prisonniers qui menèrent le chef samnite prisonnier au consul. On reprit sept mille quatre cents prisonniers et un énorme butin. La dévastation de la Campanie avait causé à Rome un grand trouble. On avait aussi appris qu'après le départ de Volumnius l'Etrurie avait été appelée aux armes, que Gellius Egnatius poussait les Ombriens à la défection et qu’il offrait aux Gaulois des sommes considérables.

Le sénat enrôla tout le monde, même des hommes âgés et des affranchis. Une lettre de Volumnius apprenant que les pillards de Campanie avaient été massacrés rassura tout le monde. On parla alors de la défense de la région dévastée par les Samnites. On décida d'établir deux colonies, l'une à l'embouchure du Liris, qu’on appela Minturnes, l'autre près de Falerne, là où avait été la ville grecque de Sinope que les colons appelèrent Sinuessa. Mais on ne trouva pas facilement des gens pour se faire inscrire. Tous pensaient qu'on les envoyait monter une garde perpétuelle dans une contrée ennemie. L’attention fut détournée par les lettres d'Appius, avertissant de ne pas négliger l’Etrurie. Quatre nations, Etrusques, Samnites, Ombriens et Gaulois, réunissaient leurs forces. Pour cela, et en vue des élections, Volumnius fut rappelé à Rome. Il convoqua le peuple et lui expliqua l'importance de la guerre d'Etrurie. C'étaient des généraux qu'il fallait élirs. Q. Fabius fut désigné à l'unanimité. Vaincu, il demanda comme collègue Publius Decius. Volumnius fut maintenu pour un an dans son commandement.

Cette année-là il y eut beaucoup de prodiges. Pour en détourner les effets, le sénat ordonna deux jours de prières. Le trésor fournit le vin et l'encens. Beaucoup de gens allèrent supplier les dieux. Dans une chapelle, une querelle s'éleva entre matrones. Virginie, patricienne mariée au consul plébéien Volumnius, fut écartée de la cérémonie. Elle aménagea alors chez elle une petite chapelle et la réserva aux plébéiennes en les encourageant à rivaliser ainsi avec les patriciennes. Cet autel fut honoré suivant les mêmes rites que le premier. Saules les matrones n'ayant eu qu'un seul mari eurent le droit d'y sacrifier. La même année, les édiles curules jugèrent des usuriers. Leurs biens furent confisqués et, avec ce qui revint au trésor, ils firent placer des portes de bronze au Capitole, des vases d'argent, une statue de Jupiter avec son quadrige sur le faîte du temple et, près du figuier Ruminal, des images des enfants fondateurs de Rome sous les mamelles de la louve. De même, les édiles de la plèbe, avec l'argent tiré des amendes infligées aux fermiers des pâturages publics condamnés, donnèrent des jeux et placèrent des coupes d'or au temple de Cérès. Puis Quintus Fabius et Publius Decius entrèrent en charge après avoir déjà été collègues dans trois consulats. Ils étaient aussi célèbres par leurs exploits que par leur entente.

Mais les patriciens voulaient l'Etrurie pour Fabius et les plébéiens poussaient Decius à faire tirer au sort. Fabius demanda pourquoi on l'avait sollicité si on voulait faire mener la guerre par un autre. Decius trouvait que, quand une guerre était difficile, la confier sans tirage au sort à un des consuls c’était juger l'autre incapable. Il était prêt à céder à son collègue par respect pour son âge mais il voulait que ce qui appartenait au peuple soit donné par le peuple et non par la faveur des sénateurs. Le peuple fut unanime pour attribuer l'Etrurie à Fabius. Tous les mobilisables accoururent. Il demanda seulement quatre mille fantassins et six cents cavaliers en expliquant qu’il préférait les ramener tous riches plutôt que de faire campagne avec trop de soldats. Il se dirigea vers Aharna et le camp d'Appius. Des soldats qui ramassaient du bois le rencontrèrent. En apprenant que c'était Fabius, ils remercièrent les dieux de leur envoyer un tel chef. Apprenant qu’ils étaient retranchés, Fabius leur ordonna d’arracher leur palissade. Ils effrayèrent les autres soldats et Appius lui-même en s’y attaquant mais expliquèrent qu'ils agissaient sur l'ordre du consul. Le lendemain, Appius fut renvoyé à Rome et les Romains n'eurent plus de camp fixe. Fabius disait qu'il n'était pas bon qu'une armée séjourne à un endroit et que les marches la rendaient plus mobile et mieux portante.

Au début du printemps, laissant une légion à Clusium et confiant le camp au propréteur L. Scipion, Fabius retourna à Rome discuter de la guerre. Claudius l'avait fait rappeler en grossissant les dangers de la guerre d'Étrurie. Un seul général et une seule armée ne suffisaient pas contre quatre peuples. Il fallait que Decius rejoigne son collègue et qu'on donne le Samnium à Volumnius. Ces discours ébranlaient beaucoup de gens. Fabius tint un discours modéré de façon à ne paraître ni grossir ni diminuer la guerre et à sembler, en prenant avec lui un autre général, vouloir seulement apaiser la frayeur des gens. Mais, si on lui donnait quelqu'un pour partager son commandement, il voulait que ce soit Decius ou Volumnius. On le laissa décider. Avant leur arrivée, les Gaulois Sénons attaquèrent et détruisirent la légion de Clusium. Les consuls apprirent la défaite en voyant des cavaliers gaulois portant des têtes suspendues au poitrail de leurs chevaux ou fixées au bout de leurs lances. La peur d'une invasion occupait tous les esprits. C’est pour cela que les deux consuls étaient partis avec quatre légions, une importante cavalerie romaine, mille cavaliers campaniens et une armée d'alliés et de Latins. Deux autres armées furent envoyées en Etrurie. Des propréteurs reçurent l'ordre d'établir des camps fixes.

Les consuls rencontrèrent l'ennemi vers Sentinum. Les Samnites et les Gaulois devaient attaquer pendant que les Etrusques et les Ombriens prendraient le camp romain. Mais des déserteurs avertirent Fabius. Les consuls envoyèrent des troupes ravager les terres ennemies. Les Etrusques partirent protéger leur pays. Les consuls provoquèrent alors l'ennemi. Tandis que les armées se faisaient face, une biche fuyant devant un loup accourut entre elles. La biche alla vers les Gaulois, le loup vers les Romains. Ceux-ci lui livrèrent passage. Les Gaulois tuèrent la biche. Cela fut interprété comme un excellent présage par les Romains. Les forces étaient égales. Si les Étrusques avaient été présents, les Romains auraient été battus. Mais le combat n'était pas du tout le même à l'aile droite et à l'aile gauche. Persuadé que les Samnites et les Gaulois n’étaient fougueux que dans leur premier élan, Fabius économisait les forces de ses hommes. La lutte se prolongeant, l'ardeur des Samnites s'affaiblissait. Quant aux Gaulois, ils étaient incapables de supporter la fatigue et la chaleur. Decius, plus fougueux, déploya toutes ses forces dès le début. Trouvant trop lent le combat d'infanterie, il lança sa cavalerie et lui-même chargea l'ennemi. Emportés trop loin, ils virent arriver les chars ennemis. Nombreux furent les fantassins des premiers rangs écrasés. Les Gaulois, voyant leur adversaire effrayé, ne lui donnèrent pas le temps de se reprendre.

Decius ordonna alors au pontife de lui dicter les mots par lesquels il se dévouerait avec les légions ennemies pour le peuple romain comme son père l'avait fait pendant la guerre latine. Puis il poussa son cheval vers les Gaulois et fut tué. Le pontife hurla que les Romains étaient vainqueurs, que Gaulois et Samnites appartenaient désormais à la Terre mère et aux dieux Mânes et que Decius appelait leur armée avec lui. Puis arrivèrent des renforts envoyés par Fabius. Celui-ci, quand l’élan ennemi parut faiblir, fit faire un mouvement tournant à la cavalerie et avancer l'infanterie. Les Samnites ne soutinrent pas ce choc et s'enfuirent vers leur camp dans une course désordonnée. Alors Fabius, ayant appris la mort de son collègue, ordonna aux Campaniens d'attaquer de dos les lignes gauloises et à une légion de massacrer les ennemis déstabilisés par les cavaliers. Il se dirigea ensuite vers le camp samnite où une foule épouvantée se précipitait. Les Samnites tentèrent le combat mais leur chef fut tué et le camp fut pris. Les Gaulois furent cernés. On massacra ce jour-là vingt-cinq mille ennemis et en prit huit mille. Mais cette victoire fut coûteuse. L'armée de Decius perdit sept mille hommes, celle de Fabius mille sept cents. Le corps de Decius ne fut retrouvé que le lendemain. Fabius célébra ses funérailles avec tous les honneurs.

Pendant ce temps, en Etrurie, le propréteur Fulvius combattit brillamment les Perusini et les Clusini. Les Samnites en fuite furent malmenés par les Paeligni. Dans le Samnium, Volumnius défit l'ennemi sur le mont Tiferne. Fabius, laissant l'armée de Decius garder l'Etrurie, ramena ses légions à Rome et y triompha. Les chants des soldats célébraient autant sa victoire que la mort de Decius. On donna à chaque soldat quatre-vingt-deux as, des saies et des tuniques. Mais ce n’était pas encore la paix. Les Perusini fomentèrent une révolte après le départ du consul. Les Samnites pillèrent plusieurs territoires. On envoya contre eux le préteur Ap. Claudius avec l'armée de Decius. Fabius, en Etrurie, massacra quatre mille cinq cents Perusini et en prit environ mille sept cents qui furent rachetés au prix de trois cent dix as chacun. Le reste du butin fut laissé au soldat. Les légions samnites poursuivies par Claudius et Volumnius prirent position sur le territoire de Stella. On se battit avec acharnement. On massacra seize mille Samnites et les Romains perdirent deux mille sept cents hommes. L’année fut troublée par une épidémie et des prodiges. Q. Fabius Gurges, fils du consul, condamna des matrones à une amende pour inconduite et fit bâtir un temple à Vénus.

Postumius et Atilius succédèrent à Fabius et Decius. Le bruit courait que l'ennemi avait formé une armée destinée à l’Etrurie, une deuxième pour piller la Campanie et une troisième pour la défense de son territoire. La maladie retint Postumius à Rome mais Atilius partit pour écraser l'ennemi dans le Samnium avant qu'il n'en sorte. Les deux camps étaient proches. Il y avait un épais brouillard. Les Samnites parvinrent à une porte. Surprises, les sentinelles ne purent résister. L'ennemi entra jusqu'au milieu du camp avant d'être repoussé par deux cohortes de Lacaniens et de Suessans. Ces événements obligèrent l'autre consul, à peine rétabli, à quitter Rome. Les Samnites se retirèrent et les consuls dévastèrent les campagnes. Postumius prit Milionia. Les habitants de Feritrum quittèrent leur ville de nuit avec tous les biens qu'ils pouvaient emporter. Remarquant le silence, ne voyant personne, le consul occupa la ville sans coup férir. On apprit de prisonniers que plusieurs villes avaient décidé la fuite de leurs habitants. De fait, le consul s'empara de plusieurs places désertes. Pour l'autre consul, M. Atilius, la guerre ne fut pas aussi facile. Il rencontra les Samnites devant Luceria. Le combat fut incertain et les pertes romaines furent importantes.

Les ennemis voulurent se retirer mais il n'y avait qu'une route et elle passait devant le camp romain. Les Samnites eurent l'air d'attaquer. Le consul ordonna à ses soldats de prendre les armes. Le moral de la troupe était très bas, alors il hurla qu’il combattrait seul si c’était nécessaire. Les officiers le suivirent. Les soldats sortirent du camp presque vaincus contre un ennemi dont le courage n’était pas meilleur. Les Samnites comprirent que les Romains étaient sortis pour leur barrer la route. Ils posèrent les bagages au sol et formèrent la ligne de bataille. Il n'y avait qu'un faible intervalle entre les deux lignes et elles restaient immobiles, attendant toutes deux que l'ennemi attaque le premier. A un mouvement des Samnites, la ligne romaine tourna le dos. Le consul posta des cavaliers à l’entrée du camp et annonça que quiconque se dirigerait vers le retranchement serait traité en ennemi. Les fantassins retournèrent au combat. Heureusement, les Samnites ne profitèrent pas de la situation. Finalement, ils furent repoussés et sept mille prisonniers passèrent sous le joug. Pendant ce temps une autre armée samnite avait attaqué la colonie romaine d’Interamna. Ils en ramenaient du butin et des prisonniers quand ils tombèrent sur le consul vainqueur qui revenait de Luceria. Ils furent massacrés. Le consul repartit pour Rome en vue des élections. Il demanda le triomphe, mais on le lui refusa pour avoir perdu tant d'hommes et pour avoir fait passer des prisonniers sous le joug sans qu'ils l'aient accepté par un pacte. L'autre consul, Postumius, ne rencontrant pas les Samnites, était passé en Etrurie et avait dévasté les territoires de Volsinii et de Ruselle.

Trois grandes villes, Volsinii, Pérouse et Arretium, demandèrent la paix. Elles obtinrent une trêve de quarante ans. Une contribution de guerre de cinq cent mille as fut imposée à chacune. Comme le sénat lui refusait le triomphe, Postumius déclara qu’il triompherait quand même. L'affaire fut débattue devant le peuple. Le consul rappela que d'autres avaient triomphé sur un vote du peuple. Il ajouta qu’il aurait soumis la chose au peuple s'il ne savait que les tribuns de la plèbe étaient esclaves des nobles. Le lendemain, avec l'appui de trois tribuns de la plèbe sur sept et contre tout le sénat, il triompha. L’année suivante, les Samnites reprirent la guerre. Ils adoptèrent un antique rite. On recruta dans tout le Samnium en disant que tout mobilisable qui n'aurait pas rejoint l'armée aurait la tête consacrée à Jupiter. L'armée fut convoquée à Aquilonia. Quarante mille hommes s'y réunirent. Au milieu du camp, on établit un enclos couvert de toiles. On fit un sacrifice. Le prêtre était un homme âgé qui disait emprunter cette cérémonie aux vieilles pratiques samnites. Le chef fit appeler les hommes les plus connus. On les introduisit un à un. Il y avait là des autels, des victimes égorgées, tout ce qui pouvait entraîner une émotion religieuse et, autour, des centurions l'épée nue. On les forçait à prononcer une formule d'imprécations contre eux et leur famille pour le cas où ils s’enfuiraient de la bataille. Certains refusèrent et furent égorgés. Leurs cadavres apprirent aux autres à ne pas refuser.

Après cela, le général en désigna dix et leur dit de choisir chacun un homme, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'on atteigne le nombre de seize mille. Cette légion fut appelée Légion de Lin, du nom des toiles sous lesquelles la noblesse avait été consacrée. On donna à ses membres de belles armures et des casques à aigrettes pour qu'ils dépassent les autres. Le reste de l'armée comptait vingt mille hommes qui ne leur étaient en rien inférieurs. Les consuls quittèrent Rome. Carvilius prit Amiternum. Papirius enleva Duronia. Le butin fut important. Ayant parcouru tout le Samnium, Carvilius parvint à Cominium et Papirius à Aquilonia, où était l'essentiel des forces samnites. Il annonça à son collègue qu'il avait l'intention de livrer bataille le lendemain. Il devait attaquer Cominium afin que les Samnites ne puissent envoyer de renfort. Papirius encouragea ses hommes et tous demandèrent la bataille. Dans la nuit, il fit prendre les auspices. Bien que les poulets aient refusé de manger, le pullaire mentit et annonça au consul que tout allait bien. Joyeux, celui-ci annonça que les auspices étaient excellents et fit arborer le signal du combat.

Un déserteur révéla que vingt cohortes samnites étaient parties pour Cominium. Papirius en avertit aussitôt son collègue. Lui-même distribua les commandements. A Spurius Nautius, il ordonna de faire enlever le bât des mulets, de les conduire sur une hauteur et de les faire apparaître pendant l'action en soulevant le plus de poussière possible. Pendant ce temps, une querelle au sujet des auspices s'éleva. Des cavaliers le dirent au neveu du consul qui rapporta le fait à son oncle. Le consul répondit que c’était le devin qui mentait qui prenait sur lui l’impiété. Il ordonna ensuite aux centurions de placer les pullaires au premier rang. Les Samnites firent avancer leurs enseignes. Un javelot lancé au hasard frappa un des pullaires. Le consul dit qu'ainsi le coupable était puni. Un corbeau cria. Heureux de cet augure, le consul fit sonner la trompette et pousser le cri d'attaque. Les Romains étaient mus par la colère, les Samnites par les scrupules religieux. Ils n'auraient pas soutenu le choc s'ils n'avaient eu dans l'esprit les autels arrosés de sang et les imprécations prononcées. Les Romains massacraient ces soldats frappés de stupeur. Tout à coup apparut une poussière semblable à celle que soulève la marche d'une forte colonne.

C'était Spurius Nautius et ses mulets qui traînaient par terre des branches. Cela trompa les Samnites mais aussi les Romains. Le consul cria de façon que sa voix parvienne aux ennemis que Cominium était prise et que son collègue arrivait. Puis il lança les cavaliers contre l'ennemi. Chez les Samnites, les dieux et les hommes perdirent leur pouvoir. Les cohortes de lin se débandèrent. Les conjurés fuirent comme les autres. Ceux qui survécurent furent refoulés dans le camp ou à Aquilonia. Les nobles et les cavaliers se réfugièrent à Bovianum. Volumnius prit le camp. Devant la ville, Scipion trouva une résistance plus forte. Pensant que si l'affaire n'était pas réglée avant que les Samnites se soient ressaisis, l'attaque de cette ville fortifiée serait longue, Scipion poussa ses soldats. Général en tête, en formant la tortue, ils firent irruption dans la ville. Pendant la nuit, l'ennemi partit. On tua ce jour-là à Aquilonia plus de vingt mille Samnites et on en prit trois mille. Il n'y eut pas de général plus gai que Papirius pendant la bataille. C'est grâce à sa force d'âme que le doute sur les auspices ne fit pas décommander le combat. Au moment décisif où l'usage est de promettre des temples, il promit à Jupiter de lui offrir une petite coupe de vin au miel. Ce voeu fut agréable aux dieux et les auspices tournèrent bien.

L'autre consul connut aussi le succès à Cominium. Il donnait déjà le signal de l'attaque quand le courrier de son collègue, annonçant l'arrivée des cohortes ennemies, lui fit remettre l'assaut. Il ordonna au légat Decius Brutus Scaeva d'aller au-devant de ce renfort ennemi et de le retarder. Puis il fit porter des échelles contre les murs et marcher vers les portes en formant la tortue. Quand les assaillants atteignirent le haut des remparts, les Samnites, au nombre de onze mille environ, se rendirent. On en avait tué à peu près cinq mille. Entre Cominium et Aquilonia, on ne trouva pas l'armée de secours. A sept mille pas de Cominium, il avait été rappelé et ainsi ne se trouva à aucune des deux batailles. Ses hommes virent les flammes s’élever de leur camp et passèrent la nuit dans l'angoisse. A l'aube, ne sachant de quel côté aller, ils s'enfuirent, abandonnant beaucoup d'armes. Les consuls laissèrent les soldats piller la ville puis y mirent le feu. Le même jour, Aquilonia et Cominium brûlèrent. La puissance samnite était brisée mais il fallait poursuivre les opérations pour pouvoir remettre aux consuls suivants le Samnium complètement soumis. Il ne restait que les villes qui pouvaient enrichir les soldats. Aussi, après avoir envoyé leur rapport au sénat, les consuls emmenèrent leurs légions, Papirius contre Saepinum et Carvilius contre Velia. Pour Rome, cette victoire arrivait fort à propos car, au même moment, on apprenait une révolte des Etrusques.

Les alliés demandaient de l’aide. Les Falisques, qui pendant des années avaient été fidèles à Rome, s'étaient joints aux Etrusques. Le sénat envoya les féciaux et la guerre leur fut déclarée. Les consuls reçurent l'ordre de tirer au sort lequel d'entre eux passerait en Etrurie. Ce fut Carvilius. Papirius s'empara de Saepinum. Ensuite, la neige ayant tout recouvert, il quitta le Samnium et triompha. Cavaliers et fantassins, portant les insignes de leurs récompenses, défilèrent avec des notables et des chariots chargés de lingots de cuivre, produit de la vente des prisonniers, et l'argent pris aux villes. Ces richesses furent enfermés au trésor. Aux soldats on ne donna rien. Le dépit s'accrut dans la plèbe parce qu'on dut payer le tribut pour la solde des troupes alors qu'on aurait pu, sur le butin, donner une gratification aux soldats et payer la solde. Le consul dédia le temple de Quirinus et l'orna des dépouilles des ennemis. Il y en eut tant que non seulement on en décora ce temple et le forum, mais qu'on en distribua aux alliés et aux colonies voisines. Le consul mena ensuite son armée hiverner à Vescia, la région étant infestée de Samnites.

Carvilius entreprit d'attaquer Troilum en Etrurie. Il s'entendit avec les notables pour leur permettre, contre une grosse somme, de partir. Puis il prit la place. Les Falisques demandèrent la paix. Carvilius leur accorda une trêve d'un an, moyennant cent mille lingots de cuivre et le paiement de la solde des troupes pour l'année. Puis il rentra triompher lui aussi. Il porta au trésor public une grosse quantité de cuivre. Il fit construire, sur sa part, un temple à Fors Fortuna. Il donna à chaque soldat cent deux as, et le double aux centurions et aux cavaliers, récompense que l'avarice de son collègue rendit encore plus agréable. On recensa cette année-là deux cent soixante-deux mille trois cent vingt et une têtes. Pour la première fois, les citoyens qui avaient reçu une couronne militaire assistèrent couronnés aux jeux Romains. Et pour la première fois, suivant un usage grec, on donna des palmes aux vainqueurs. Les bonheurs de cette année eurent du mal à compenser une peste qui ravagea à la fois la ville et la campagne. Les livres Sibyllins disaient qu'il fallait faire venir Esculape à Rome. Mais, les consuls étant occupés par la guerre, on ne fit rien sinon un jour de prières publiques.

 

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