Livre 5: de 403 à 396 av.JC

Rome augmenta le nombre des tribuns militaires et en créa huit. Les Véiens, au contraire, élurent un roi. Cela déplut aux autres Etrusques. L'homme était odieux. Il avait un jour, sur une contrariété, interrompu des jeux. L'Etrurie, qui tenait à l'observation des rites religieux, refusa tout secours aux Véiens tant qu'ils auraient un roi. Les généraux romains comptaient sur un blocus de Véies. On construisit donc pour la première fois des logements d'hiver. Apprenant cela, les tribuns du peuple ameutèrent la foule. Pour eux, on voulait tenir la jeunesse éloignée de la Ville parce que le peuple faisait peur aux patriciens. Ils trouvèrent un adversaire digne d'eux dans Appius Claudius, habitué depuis sa jeunesse à lutter contre les plébéiens. Il les accusa de préférer l’injustice à la concorde. C’est pour cela qu’ils avaient critiqué l'instauration de la solde. Le maintien de l’armée devant Véies était une nécessité. La solde permettait justement de demander au soldat un temps de service plus long sans qu’il doive rentrer cultiver ses terres. La seule façon de terminer la guerre était de maintenir le siège comme les Grecs l’avaient fait devant Troie. Véies avaient repris sept fois la guerre. Il fallait en finir. Un échec devant Véies assura la victoire d’Appius. On s’apprêtait à donner l’assaut quand soudain une porte de la ville s'ouvrit. Une foule armée de torches se précipita et les installations romaines furent incendiés. Quand la nouvelle arriva à Rome, elle jeta la désolation.C’est alors que ceux qui payaient le cens équestre se présentèrent au sénat et proposèrent de s'équiper et de servir à leurs frais. Le bruit de leur démarche se répandit en ville. Aussitôt le peuple courut à la Curie pour s'engager. Il jurait de ne pas revenir avant la prise de Véies. C'est de ce jour que les cavaliers commencèrent à s’équiper à leurs frais. Cette armée de volontaires, conduite à Véies, releva les ouvrages détruits et en construisit de nouveaux.

L’année suivante, l'attention des tribuns militaires se portant sur Véies, Anxur fut négligé. On accordait trop de congés à la garnison. La ville fut perdue. A Véies, les généraux romains luttèrent plus entre eux que contre l'ennemi. La guerre se renforça avec l’arrivée des Capénates et des Falisques, deux nations étrusques voisines de Véies qui se voyaient menacées par les Romains. Leur attaque se fit vers le secteur où commandait Manius Sergius. Les Romains crurent que toute la confédération étrusque s'était mise en marche. La même erreur décida aussi du côté véien un mouvement général. Le camp romain dut se défendre contre une double attaque. La seule solution aurait été qu’on vienne à son secours depuis le camp principal. Mais Verginius, qui commandait ce camp, était l'ennemi personnel de Sergius. On eut beau l'informer de la situation, il se contenta de répondre que si son collègue avait besoin de secours il le lui ferait savoir. Mais Sergius préféra laisser la victoire à l'ennemi que de la devoir à un concitoyen. Les soldats finirent par abandonner leurs retranchements. La plupart, Sergius en tête, rentrèrent à Rome. On rappela Verginius. Les sénateurs proposèrent de nommer sur-le-champ de nouveaux tribuns militaires. Sergius et Verginius protestèrent. Les tribuns du peuple, réduits au silence au milieu de la concorde, retrouvèrent leur audace, ils menacèrent les tribuns militaires, s'ils ne se soumettaient pas, de les faire emprisonner. Alors Gaius Servilius Ahala annonça qu’il allait nommer un dictateur. Les deux tribuns, n'osant plus lutter, procédèrent aux élections des tribuns militaires qui devaient entrer en exercice dès octobre. Ce nouveau tribunat militaire fut marqué par beaucoup d'événements.

Les guerres se multiplièrent. On eut à combattre à la fois Véies, Capène et Faléries, plus les Volsques à qui on voulait reprendre Anxur. L'enrôlement des troupes entraîna de l’agitation et le procès des deux tribuns militaires de l'année précédente exaspéra les esprits. Le premier soin fut de faire de nouvelles levées. Même ceux qui avaient passé l'âge durent s'inscrire. Mais plus on augmentait le nombre des soldats, plus il fallait d'argent pour leur solde et on ne pouvait se le procurer que par un impôt que ceux qui restaient à Rome supportaient d'autant plus mal que, chargés de la défense de la ville, ils devaient supporter une corvée militaire et contribuaient ainsi doublement à la chose publique. Les tribuns accusaient les patriciens de n'avoir imaginé la solde que pour épuiser une partie du peuple par la guerre et l'autre par l'impôt. Une guerre durait depuis plus de trois ans. On y faisait faute sur faute afin qu'elle dure encore. Pour le moment on en avait quatre à la fois. Il fallait trouver quatre armées et enrôler au-dessous de seize ans et au-delà de cinquante. On ne faisait plus de distinction entre l'hiver et l'été de peur que le peuple n'ait un instant de relâche et maintenant on le surchargeait d'impôts. La solde n'était qu'un prêt qu'il fallait rendre avec d'énormes intérêts. On ne put élire tous les tribuns du peuple. Les patriciens obtinrent, ce qui était une atteinte à la loi Trebonia, que leur nombre soit complété selon leur volonté et ils choisirent des créatures à eux. Le hasard fit que parmi les tribuns se trouvait Gnaeus Trebonius. Il voulut défendre une loi qui était l'ouvrage d'un de ses aïeux. Ses déclarations excitaient la haine contre tous les tribuns indistinctement. Trois d'entre eux imaginèrent pour se sauver de perdre Sergius et Verginius et les traduisirent devant le peuple. Ils parvinrent ainsi à détourner l'orage qui grondait sur leur tête.

Flattant les préventions contre l'enrôlement, l'impôt, le service continu et la prolongation de la guerre, ils se vantèrent d'être les seuls qui, en livrant des coupables au peuple, lui aient permis de se venger. On ne pouvait expliquer ce qui s’était passé que par une conspiration des patriciens pour que les jeunes Romains restent devant Véies et que les tribuns ne puissent procurer des terres au peuple. Le peuple les condamna à une amende de dix mille livres de cuivre et on oublia les atteintes à la loi Trebonia. Les tribuns vainqueurs proposèrent une loi agraire et empêchèrent la levée du tribut alors qu'on avait besoin d'argent pour la solde. A Véies, le camp perdu fut repris. Chez les Falisques et chez les Capénates, les troupes ne rencontrèrent pas un ennemi. Heureuses de piller, elles n'assiégèrent aucune ville. Chez les Volsques, on attaqua Anxur sans succès et on commença un siège. Les tribuns s'opposaient à ce qu'on acquitte le tribut, les généraux ne recevaient pas d'argent et les soldats réclamaient la solde. Le peuple réussit à nommer tribun militaire un plébéien, Publius Licinius Calvus. Les citoyens s'étonnaient de cette victoire et Licinius, déjà âgé, n'était pas moins surpris. Les tribuns du peuple, fiers de cette réussite, consentirent au tribut. Il fut perçu sans murmures et envoyé à l'armée. Anxur fut reprise aux Volsques un jour de fête où la garde de la ville avait été négligée.

Il y eut cette année un hiver froid et neigeux. Les communications furent perturbées. Des provisions faites à l'avance permirent de ne pas hausser le prix des vivres. La magistrature de Publius Licinius, achevée sans troubles, ayant plu au peuple sans trop déplaire aux patriciens, un seul patricien, Marcus Veturius, fut élu et des plébéiens eurent les autres places. Après l’hiver rigoureux, il y eut un été pestilentiel. On eut recours aux livres Sibyllins. Les duumvirs chargés des cérémonies sacrées firent, pour la première fois, un lectisterne à Rome. Pendant huit jours, pour apaiser Apollon, Latone, Diane, Hercule, Mercure et Neptune, trois lits magnifiques furent dressés. Dans toute la ville on laissa les portes ouvertes. Les étrangers étaient reçus avec hospitalité et on libéra les prisonniers. Sur ces entrefaites, ce fut l'alarme au camp de Véies. Les Capénates et les Falisques, revenus au secours des Véiens, investirent de nouveau les retranchements. On pensa à l'affaire Sergius et Verginius. Les troupes du camp principal assaillirent par derrière les Capénates occupés à l'attaque des retranchements romains et mirent en déroute les Falisques. Les Romains les poursuivirent et en firent un carnage.

Les élections des tribuns militaires approchaient. Les patriciens se voyaient sur le point de perdre l'autorité souveraine. Ils présentèrent donc les personnages les plus considérables, persuadés qu'on n'oserait les repousser, et invoquèrent des soi-disant présages comme preuves du courroux des dieux qui avaient vu les honneurs livrés au peuple. Grâce à tout cela, seuls des patriciens furent nommés. Sous leur tribunat, il n'y eut pas d'événement remarquable au siège de Véies. Deux habiles généraux, Potitus et Camille, rapportèrent, l'un de Faléries, l'autre de Capènes, un immense butin. On racontait de nombreux prodiges. L'un attira l'attention générale. Un lac, dans la forêt d'Albe, s'était élevé à une hauteur extraordinaire sans qu'on puisse l’expliquer. Pour savoir ce que les dieux voulaient, on envoya consulter l'oracle de Delphes. Mais un vieillard de Véies annonça que tant que les eaux du lac d'Albe n'auraient pas disparu, les Romains ne seraient pas maîtres de la ville. Cela se répandirent. Comme la durée de la guerre avait établi entre les soldats des deux camps une certaine familiarité, un Romain demanda à un garde de la ville qui était l'homme qui avait dit cela. C'était un haruspice. Le Romain réussit à rencontrer le vieillard et à le mener au camp romain. Il affirma que les livres des destins et la science étrusque enseignaient que lorsque les Romains auraient épuisé le lac d'AIbe, après une crue de ses eaux, la victoire leur serait donnée sur les Véiens. Jusque-là les dieux ne cesseraient de protéger les remparts de Véies.

Le sénat décida d'attendre quand même la réponse de Delphes. De nouveaux tribuns militaires entrèrent en fonctions. Cette année parurent de nouveaux ennemis, les Tarquiniens. Voyant les Romains occupés contre plusieurs peuples et connaissant les dissensions entre les patriciens et le peuple, l'occasion leur parut belle et ils pillèrent la campagne romaine. Les Romains en furent plus indignés qu'effrayés. Comme les tribuns du peuple s'opposaient à une levée, Aulus Postumius et Lucius Julius rassemblèrent des volontaires et tombèrent sur les Tarquiniens qui rentraient chargés de butin. Ils en tuèrent un grand nombre et récupérèrent le butin. Les objets pris à l'ennemi furent vendus et le prix en fut distribué aux soldats. Les députés revinrent de Delphes, rapportant la réponse de l'oracle, conforme à celle du devin étrusque. Celui-ci obtint une grande considération et les tribuns militaires lui confièrent le soin d'apaiser les dieux. On découvrit que leur colère tenait à ce que les magistrats n'avaient pas observé les formes prescrites pour la célébration des fêles latines et des rites sacrés sur le mont d'Albe. Il fallait que les tribuns militaires abdiquent, qu’on reprenne de nouveaux auspices et qu’on établisse un interrègne. Il y eut trois interrois mais la ville ne cessa d'être agitée par les tribuns du peuple qui s'obstinaient à s'opposer aux comices tant qu'il n'aurait pas été convenu que la majorité des tribuns militaires serait tirée du peuple.

Pendant ce temps, les Etrusques discutaient. Les Capénates et les Falisques voulaient que tous s'unissent pour arracher Véies du péril. Il fut répondu que cela avait été déjà refusé parce que les Véiens avaient agi seuls. L'intérêt général voulait qu'on refuse surtout dans cette partie de l'Etrurie où venait de s'établir une peuplade inconnue, les Gaulois. Mais des volontaires pouvaient y aller. La nouvelle arriva à Rome et, comme toujours, la crainte du danger apaisa quelque temps les discordes. Les patriciens virent sans regret nommer tribun militaire Publius Licinius Calvus qui avait montré sa modération et qui était vieux. D'ailleurs, il demanda, à cause de son âge, à être remplacé par son fils. On le lui accorda et son fils Publius Licinius, fut nommé tribun militaire avec les autres. Titinius et Genucius, partis contre les Capénates et les Falisques, tombèrent dans une embuscade. Genucius fut tué. Cela faillit causer un désastre. Ce ne fut qu'à grand-peine qu'on empêcha les soldats du camp de Véies de fuir lorsque le bruit que l'armée avait été taillée en pièces se répandit et que les Capénates et les Falisques approchaient. A Rome, on croyait que le camp de Véies avait été emporté d'assaut et que l'ennemi marchait sur la ville. On courut aux remparts et les femmes firent des prières dans les temples. Mais déjà l'eau du lac d'Albe s'était écoulée dans les campagnes et les destinées de Véies allaient s'accomplir.

M. Furius Camillus fut élu dictateur et nomma Publius Cornelius Scipion maître de la cavalerie. L'espoir revint. Camille commença par punir ceux qui avaient déserté le camp de Véies. Il raffermit le courage des troupes et revint à Rome lever une nouvelle armée. Nul ne chercha à s'exempter du service. Les jeunes Latins et Herniques proposèrent leur concours. Le dictateur fit voeu de célébrer de grands jeux après la prise de Véies et de dédier le temple de Mater Matuta dont le roi Servius Tullius avait fait la première dédicace. Il commença par livrer bataille aux Falisques et aux Capénates. Il battit l'ennemi, lui enleva son camp et s'empara d'un immense butin. La plus grande partie fut remise au questeur. Cela fait, il mena l'armée à Véies où il renforça le retranchement. On faisait creuser un souterrain sous la citadelle ennemie. Il partagea les sapeurs en six groupes qui se relevaient toutes les six heures et qui ne s'arrêtèrent pas avant d’avoir fini. Le dictateur, voyant déjà la victoire, demanda au sénat que faire du butin. Le vieux Publius Licinius proposait que ceux qui voulaient du butin n'avaient qu'à se rendre au camp de Véies. Appius Claudius, lui, demandait qu'on l'emploie à la solde des troupes afin de diminuer les impôts. L’avis de Licinius fut suivi. Un édit permit à tous ceux qui voulaient participer au pillage de Véies de se rendre au camp. Une foule immense se précipita. Alors le dictateur, après avoir consulté les auspices, voua à Apollon le dixième du butin et promit un temple à Junon. Cela fait, il attaqua la ville sur tous les points afin de détourner l'attention de la mine.

Les Véiens coururent aux remparts, étonnés de cette ruée désordonnée. On raconte que le roi des Véiens immolait alors une victime. L'haruspice annonça la victoire à celui qui enlèverait les entrailles. On l'entendit dans le souterrain. Les Romains surgirent alors, saisirent les entrailles et les portèrent au dictateur. C’est sans doute une fable. La mine déversa soudain les soldats romains dans le temple de Junon qui se trouvait dans la citadelle. Certains attaquèrent les murailles, d'autres forcèrent les portes, d'autres enfin mirent le feu aux maisons d'où les femmes et les esclaves lançaient des tuiles. Enfin, après un grand carnage, le dictateur ordonna d'épargner ceux qui étaient sans armes. Les habitants se rendirent et les soldats coururent au pillage. Alors qu'on apportait devant lui cet énorme butin, Camille glissa et tomba. Cette chute fut pour certains un mauvais présage. Le lendemain, le dictateur vendit les hommes libres à l'encan. Ce fut le seul argent qui rentra au trésor mais le peuple s'en irrita. Lorsque toutes les richesses eurent été enlevées, les Romains s'emparèrent des dieux eux-mêmes. Des jeunes gens purifiés, vêtus de blanc, furent désignés pour transporter Junon Reine à Rome. Ils entrèrent respectueusement en son temple. L'un d'eux ayant dit par plaisanterie «Veux-tu aller à Rome, Junon ?», les autres affirmèrent que la déesse avait accepté d’un signe de tête. Ce qui est sûr, c'est qu'on put l'emporter sans efforts et elle était intacte lorsqu'elle arriva sur l'Aventin. Ainsi tomba Véies, la plus riche des villes étrusques. Quand la nouvelle arriva à Rome, elle produisit une immense joie et les temples se remplirent de femmes qui remerciaient les dieux. Le sénat décréta quatre jours de prières publiques.

Au retour du dictateur, tous se précipitèrent au devant de lui. Son triomphe fut splendide. Il parcourut la ville sur un char attelé de chevaux blancs, il traça sur l'Aventin l'enceinte du temple de Junon Reine et dédia celui de Mater Matuta puis il abdiqua. Camille ayant voué à Apollon le dixième du butin, les pontifes déclarèrent que le peuple devait s'en acquitter. Il était difficile de contraindre le peuple à rapporter le butin. On décida que chacun estimerait la valeur de son butin pour en rapporter le dixième au trésor. Cette contribution aliéna à Camille l'affection du peuple. Sur ces entrefaites, les Volsques et les Eques demandèrent la paix. Ils l'obtinrent car Rome en avait besoin après une si longue guerre. L'année qui suivit la prise de Véies eut six tribuns militaires avec puissance de consuls. Aux deux Cornelius échut la guerre des Falisques, à Valerius et à Servilius, celle de Capène. Ils se contentèrent de ravager la campagne. Cela dompta les Capènates qui demandèrent et obtinrent la paix. Restaient les Falisques. Cependant des séditions éclatèrent à Rome. On décida, pour les calmer, d'envoyer chez les Volsques une colonie de trois mille citoyens romains et on attribua à chacun trois arpents et demi de terrain. Cette largesse fut présentée comme un moyen pour faire renoncer le peuple à mieux. Pourquoi aller chez les Volsques quand on avait Véies, si belle, et cette campagne si fertile ? On alla même plus loin.

On parla d'établir à Véies une moitié du peuple et une moitié du sénat de sorte que Véies et Rome formeraient la république du peuple romain. Les patriciens combattirent vivement ce projet. Seul le respect porté aux sénateurs empêchait des combats sanglants. Camille disait qu'il ne fallait pas s'étonner de la folie de gens qui refusaient d’acquitter une dette sacrée. Ce qui l’indignait, c'est qu'on avait prélevé la dîme sur la partie mobilière du butin et qu'on ne disait rien des terres conquises. Les pontifes décidèrent que tout ce qui était aux Véiens avant le voeu devait faire partie de la dîme consacrée à Apollon. On fit une estimation et on chargea les tribuns militaires d'acheter de l'or. Comme on n'en trouvait pas assez, les femmes vinrent offrir leurs bijoux. On en fit faire une coupe destinée au temple d'Apollon à Delphes. Quand les scrupules religieux furent calmés, les tribuns du peuple recommencèrent à exciter des troubles. Ils poussaient la foule contre Camille qui, en consacrant une partie du butin de Véies, l'avait réduit à rien. Le peuple, voyant que cette affaire traînerait, réélut tribuns du peuple pour l'année suivante les auteurs du projet de loi.

Aux élections des tribuns militaires, les patriciens obtinrent la nomination de M. Furius Camillus. Ils voulaient un bon chef de guerre et surtout un adversaire des tribuns du peuple. Au début, ceux-ci se tinrent tranquilles, attendant le départ de Camille contre les Falisques. L'ennemi s'était enfermé dans ses murailles, Camille le força à sortir en dévastant sa campagne. Mais la peur empêcha les Falisques d’aller bien loin. Ils campèrent à mille pas de la place, persuadés que leur camp était suffisamment défendu par sa position. De son côté, Camille suivit l'avis d'un prisonnier. Il leva le camp dans la nuit et, à l'aube, apparut sur les hauteurs qui dominaient le camp ennemi. Trois divisions de l'armée romaine élevèrent des retranchements et le reste attendit prêt au combat. Les Falisques voulurent empêcher les travaux, Camille les mit en fuite. Leur camp fut pris et le butin remis aux questeurs malgré le dépit qu'en eurent les soldats. On assiégea ensuite la ville. Les assiégés étaient plus largement pourvus de vivres que les assiégeants. Tout faisait entrevoir une résistance aussi longue qu'à Véies.

La coutume des Falisques était de charger un maître de l'instruction de leurs fils. Plusieurs enfants étaient confiés aux soins d'un seul homme. Les fils des notables suivaient les leçons du plus savant. Cet homme, pendant la paix, avait coutume de conduire les enfants hors de la ville pour leurs jeux et leurs exercices. La guerre ne l'avait pas fait renoncer à cette habitude. Un jour, il alla au camp romain et les conduisit auprès de Camille. Il lui dit qu'il remettait Faléries en son pouvoir en lui livrant les fils des chefs de la ville. Entendant cela, Camille proclama qu’il ne voulait vaincre que par des moyens honorables et non par une infamie. Il lui fit lierer les mains et le fit reconduire à Faléries par ses élèves. Il leur avait donné des verges pour frapper le traître. Les Falisques ne parlèrent alors plus que de l’honnêteté romaine et envoyèrent des députés à Rome pour offrir leur reddition. Au sénat, ils dirent qu’ils avaient l’assurance de vivre plus heureux sous l’autorité de Rome. Des actions de grâces furent adressées à Camille à la fois par l'ennemi et par ses concitoyens. Afin de décharger du tribut les Romains, on fit payer aux Falisques la solde de l'année. Camille revint à Rome avec une gloire immense. Le sénat voulut acquitter son voeu sans délai. La coupe d'or destinée à Apollon fut remise aux députés qui devaient la porter à Delphes. Au large de la Sicile, ils furent capturés par des pirates qui les emmenèrent à Lipari. Le chef du pays était un certain Timasitheus. Le présent et le dieu auquel il était destiné lui inspirèrent du respect. Il fit escorter les députés par ses navires jusqu'à Delphes et reconduire à Rome.

Dans la guerre contre les Eques, les deux tribuns militaires se séparèrent. Pendant qu’Aemilius occupait Verrugo, Postumius ravagea la campagne. Les Eques le surprirent et le repoussèrent sur les hauteurs. On combattit de nuit. A Verrugo, malgré les efforts d'Aemilius, la garnison s'enfuit à Tusculum. Le bruit se répandit à Rome que Postumius et son armée avaient anéantis. Pourtant ce furent les Eques qui furent vaincus. Les patriciens décrétèrent la nomination de consuls. Après une interruption de quinze années, Lucius Lucretius Flavus et Sergius Sulpicius Camerinus devinrent consuls. Au début de l’année, tandis que les tribuns réclamaient l'adoption de leur loi, que les consuls résistaient et que l'attention de la ville était absorbée par ces débats, les Eques attaquèrent la colonie romaine de Vitellia. La plupart des colons se réfugièrent à Rome. Lucretius battit l'ennemi. Deux tribuns du peuple des années précédentes furent cités en jugement. Leur crime était leur opposition aux autres tribuns. Ils furent condamnés à dix mille livres de cuivre. Camille reprocha aux consuls d’avoir laissé faire, augmentant ainsi chaque jour la rancune du peuple contre lui. Il ne cessait de monter le sénat contre l’idée d’un transfert de population à Véies. Les patriciens, le jour du vote, descendirent en rangs serrés au forum, se répandirent dans la foule et supplièrent les citoyens de ne pas abandonner la patrie pour laquelle ils avaient combattu si bravement. Comme ils n'employaient que la prière et invoquaient l'autorité des dieux, ils soulevèrent les scrupules religieux et le projet fut rejeté. Cette victoire causa tant de joie aux patriciens que, le lendemain, sur proposition des consuls, on accorda au peuple sept arpents du territoire de Véies. Dans cette distribution on tenait compte de tous les hommes libres de chaque maisonnée. L'espoir d'un héritage encouragerait ainsi l'accroissement de la famille. Le peuple ne songea alors plus à combattre les élections consulaires.

Les nouveaux consuls célébrèrent les jeux et dédièrent le temple que Marcus Furius avait voués pendant la guerre. La guerre contre les Eques n'eut rien de remarquable. Le triomphe fut accordé à Valerius pour l'ardeur qu'il avait mise à massacrer des fuyards. A Manlius on décerna l'ovation. Mais de nouveaux ennemis, les Volsiniens, apparurent. La famine et la peste qui suivirent la sécheresse empêchèrent qu'on mène contre eux une armée. Encouragés, ils saccagèrent avec les Salpinates la campagne romaine. La guerre fut déclarée aux deux peuples. Les deux consuls, malades, abdiquèrent. On nomma un interroi qui lui-même nomma six tribuns militaires avec puissance de consuls afin que, si l'un d'eux tombait malade, la république ne manque pas de magistrats. C’est aux Volsiniens qu'on livra d'abord bataille. Dès le premier choc ils furent mis en fuite. Huit mille de leurs soldats se rendirent. A cette nouvelle, les Salpinates se réfugièrent dans leurs murs. Les Romains purent dévaster à loisir leurs terres. A la fin, les Volsiniens acceptèrent de rendre ce qu'ils avaient volé et de payer la solde des troupes. On leur accorda une trêve de vingt ans. La même année, le plébéien Marcus Caedicius entendit une voix qui lui disait d'annoncer l'approche des Gaulois. On ne le crut pas. Cité en jugement par un tribun du peuple pour rendre compte du butin de Véies, Marcus Furius s’exila et fut condamné à quinze mille livres de cuivre. Clusium demanda de l’aide contre les Gaulois. Ceux-ci, séduits par les fruits et le vin de l'Italie, avaient passé les Alpes. On racontait qu’Arruns de Clusium avait apporté du vin en Gaule pour attirer les Gaulois dans sa vengeance contre le ravisseur de sa femme, Lucumon, un homme puissant. Deux cents ans auparavant, les Gaulois étaient déjà descendus en Italie et d'autres Etrusques avaient dû les combattre.

Les Etrusques avaient étendu leur domination. Le nom des mers qui entourent l'Italie atteste leur puissance. Les peuples italiques avaient appelé l'une mer de Toscane, du nom de la nation, l'autre mer Adriatique, du nom d'Adria, une colonie étrusque. Maîtres du territoire qui s'étend de l'une à l'autre, les Etrusques y bâtirent douze villes d’où furent expédiées des colonies qui, à l'exception de la terre des Vénètes, envahirent tout le pays entre le Po et les Alpes. Les nations alpines ont cette origine, les Rètes entre autres. C'est la nature sauvage de ces contrées qui les a rendus farouches. Pour ce qui est du passage des Gaulois en Italie, voici ce qu'on en raconte. A l'époque où Tarquin l'Ancien régnait à Rome, la Celtique, une des trois parties de la Gaule, obéissait aux Bituriges. Sous le gouvernement d'Ambigatus, la Gaule se développa tant qu'il fut impossible de contenir sa population. Le roi invita Bellovèse et Ségovèse, ses neveux, à aller chercher de nouveaux territoires. Le sort assigna à Ségovèse les forêts Hercyniennes. A Bellovèse, les dieux montrèrent le chemin de l'Italie. Il amena avec lui des Bituriges, des Arvernes, des Héduens, des Ambarres, des Carnutes, des Aulerques et arriva chez les Tricastins. Devant lui s'élevaient les Alpes. Les Gaulois cherchaient un passage quand ils apprirent que des étrangers qui cherchaient comme eux une patrie avaient été attaqués par les Salyes. C’étaient les Massiliens qui étaient venus par mer de Phocée. Les Gaulois aidèrent ces étrangers à s'établir sur le rivage où ils avaient abordé. Eux, ils franchirent les Alpes par des gorges inaccessibles, traversèrent le pays des Taurins et, après avoir vaincu les Etrusques près du fleuve Tessin, se fixèrent dans un canton qu'on nommait la terre des Insubres.

Ce nom qui rappelait aux Héduens les Insubres de chez eux parut de bon augure et ils fondèrent une ville qu'ils appelèrent Mediolanum. Suivant les traces de ces premiers Gaulois, une troupe de Cénomans, sous la conduite d'Etitovius, passa les Alpes par le même défilé avec l'aide de Bellovèse et vint s'établir là où étaient les Libuens et où sont maintenant les villes de Brixia et de Vérone. Après eux, les Salluviens se répandirent le long du Tessin près de l'antique peuplade des Lèves Ligures. Ensuite, par les Alpes Pennines. Arrivèrent les Boiens et les Lingons qui, trouvant tout le pays occupé entre le Po et les Alpes, traversèrent le Po et chassèrent de leur territoire les Etrusques et les Ombriens. Toutefois, ils ne passèrent pas l'Apennin. Enfin, les Sénons prirent possession de la contrée située entre le fleuve Utens et l'Aesis. Ce sont eux qui vinrent à Clusium et ensuite à Rome. Le nombre de ces hommes, leur taille gigantesque, la forme de leurs armes, ce qu'on disait de leurs victoires sur les Etrusques, tout épouvantait les Clusiens. Ils envoyèrent des députés à Rome demander du secours. Trois membres de la famille Fabius furent chargés d'aller, au nom du sénat et du peuple romain, inviter les Gaulois à ne pas attaquer une nation dont ils n'avaient reçu aucune injure. On trouvait sage de n'avoir recours à la guerre que le plus tard possible. Pour faire connaissance avec les Gaulois, mieux valait la paix que la guerre. Les Gaulois leur dirent que, bien qu'ils entendent parler pour la première fois des Romains, ils les estimaient vaillants puisque les Clusiens avaient imploré leur appui et puisque ils avaient préféré la discussion aux armes. Les Gaulois acceptaient la paix si les Clusiens leur cédaient une partie de leur territoire. Les Romains demandèrent de quel droit ils exigeaient le territoire des autres, les Gaulois répondirent que leur droit était dans leurs armes et les esprits s'échauffèrent. On courut aux armes.

Les députés, au mépris du droit, participèrent au combat. L’un d’eux tua même un chef gaulois. Les Gaulois se désintéressèrent alors de Clusium. Ils envoyèrent à Rome des députés porter plainte et demander qu'on leur livre les Fabius. Le sénat désapprouvait la conduite des Fabius mais n'osait pas condamner des personnages aussi considérables. Ainsi renvoya-t-il au peuple la réclamation des Gaulois. Là, les fautifs furent créés tribuns militaires, avec puissance de consuls pour l'année suivante. Les Gaulois, indignés d'une telle insulte, repartirent promettant la guerre. Devant le danger, Rome, attaquée par un ennemi inconnu qui apportait la guerre des rives de l'Océan et des limites du monde, ne recourut à aucun moyen de défense extraordinaire. Les tribuns, dont l'attitude avait provoqué la guerre, dirigeaient les préparatifs en méprisant l'ennemi. Les Gaulois, bouillants de colère et d'un naturel impuissant à la contenir, avancèrent rapidement vers Rome. Au bruit de leur passage, les villes épouvantées couraient aux armes et les habitants des campagnes prenaient la fuite. Mais les Gaulois annonçaient qu'ils allaient à Rome. Leur réputation avait porté l'effroi en ville. L'armée partit au-devant eux en désordre. Elle les rencontra au confluent du fleuve Allia avec le Tibre. Le pays était couvert d'ennemis et les Gaulois, qui aiment le tumulte, faisaient retentir leurs chants sauvages et leurs cris bizarres.

Les tribuns militaires, sans choisir l'emplacement du camp ni élever de retranchement, rangèrent l'armée en bataille sans prendre les auspices ni faire de sacrifice. Pour ne pas être enveloppés par l'ennemi, ils étendirent leurs ailes mais leur centre ne forma plus qu'une ligne sans consistance. Ils placèrent leur réserve sur une hauteur. Brennus, le chef gaulois, craignant un piège, marcha droit à ce poste. La science militaire et la chance furent du côté des Barbares. Chez les Romains, on ne pensa qu'à la fuite et, dans leur égarement, la plupart se sauvèrent à Véies, ville ennemie dont ils étaient séparés par le Tibre, au lieu de suivre la route de Rome. A peine eut-on entendu le cri de guerre des Gaulois qu’on prit la fuite. Au bord du Tibre, il y eut un carnage et beaucoup de soldats qui ne savaient pas nager furent se noyèrent. Le plus grand nombre put gagner Véies. L'aile droite se retira vers Rome et, sans prendre le temps d'en fermer les portes, se réfugia dans la citadelle. Les Gaulois étaient stupéfaits d'une victoire si soudaine. Ils craignaient un piège. Ils dépouillèrent les morts et, suivant leur coutume, entassèrent les armes en tas. Après quoi, ils se remirent en marche et arrivèrent à Rome peu avant le coucher du soleil. Leur cavalerie leur apprit que les portes n'étaient pas fermées et qu'il n'y avait pas de soldats sur les murailles. Ce nouveau prodige les arrêta encore. La nuit et l'ignorance des lieux les décidèrent à camper après avoir envoyé des éclaireurs.

La plus grande partie de l'armée romaine avait gagné Véies mais à Rome on ne le savait pas et on pleurait les vivants aussi bien que les morts. La douleur se changea en terreur quand on vit arriver l'ennemi. Bientôt on entendit les hurlements et les chants discordants des Barbares qui erraient autour des remparts. On craignit de les voir se précipiter sur la ville puis on pensa que c'était remis à la nuit pour répandre plus de terreur. A l'aube, les gens étaient terrorisés quand les enseignes des Barbares se présentèrent aux portes. Comme on ne pouvait défendre la ville, on décida de faire monter dans la citadelle et au Capitole les femmes et les enfants, la jeunesse en état de porter les armes et les principaux sénateurs. Le flamine et les prêtresses de Vesta emportèrent les objets du culte qu'on ne devait à aucun prix abandonner. Si le Capitole échappait à la catastrophe, on pourrait se consoler de la perte des vieillards abandonnés dans la ville. Les vieux consulaires voulurent mourir avec les autres. Les vieillards encouragèrent les jeunes qu'ils accompagnèrent jusqu'au Capitole en leur recommandant la cité toujours victorieuse pendant trois cent soixante ans. Beaucoup de femmes suivirent dans la citadelle ceux qui leur étaient chers sans que personne les en empêche. Cette précaution qui aurait diminué le nombre des bouches inutiles semblait trop inhumaine. Le reste de la foule se répandit dans les campagnes ou se sauva vers les villes voisines. Le flamine de Quirinus et les vestales ne pouvaient emporter tous les objets du culte. Ils les enfermèrent dans des tonneaux qu'ils enfouirent. Pour le reste, ils se partagèrent le fardeau et prirent la route du Janicule. Les vestales furent aperçues par le plébéien Lucius Albinius qui quittait Rome sur un chariot. Il trouva anormal que les prêtres portent à pied les objets du culte tandis qu'on le voyait dans un chariot. Il fit descendre sa femme et ses enfants, mit à leur place les vestales et les conduisit jusqu'à Caeré. A Rome, les vieillards attendirent l'arrivée de l'ennemi. Les anciens magistrats revêtirent leur robe d'apparat et s'assirent sur leur siège d'ivoire.

Les Gaulois entrèrent dans Rome par la porte Colline laissée ouverte et arrivèrent au forum, regardant les temples et la citadelle qui, seule, présentait un aspect menaçant. Ayant laissé près d'elle un détachement peu nombreux, ils se répandirent pour piller dans les rues désertes. Trouvant les maisons des plébéiens fermées et celles des patriciens ouvertes, ils hésitaient plus à mettre le pied dans celles-ci qu'à entrer de force dans les autres. Ils éprouvaient une sorte de respect religieux à l'aspect de ces vieillards qui semblaient représenter la majesté des dieux. Les Barbares restaient debout à les contempler comme des statues. Mais l'un d'eux s'étant avisé de passer la main sur la barbe de Marcus Papirius qui, suivant l'usage du temps, la portait fort longue, celui-ci frappa de son bâton d'ivoire la tête du Gaulois. C'est par lui que commença le carnage. Les sénateurs massacrés, on n'épargna plus rien. On pilla les maisons et on les incendia. Les Gaulois se rassemblèrent ensuite au forum et se rangèrent en bataille. Poussant un cri et formant la tortue, ils montèrent vers la citadelle. Les Romains laissèrent d'abord monter l'ennemi puis ils le renversèrent si bien que les Gaulois ne tentèrent plus d’attaques de ce genre. Renonçant à l’espoir d'emporter la place par les armes, ils en firent le siège. Mais, dans leur imprévoyance, ils avaient brûlé avec la ville tout le blé qui se trouvait à Rome et les grains des campagnes avaient été transportés à Véies. Alors une partie d'entre eux alla butiner chez les nations voisines. Les autres restèrent assiéger la citadelle.

Le hasard les conduisit à Ardée. C’était le lieu d'exil de Camille. Apprenant que les Ardéates tenaient conseil, il vint à l’assemblée. Il présenta les Gaulois comme des guerriers courageux mais inconstants, plus effrayants que redoutables. Il proposait de se mettre à la tête des Ardéates pour défendre leur ville et repousser les barbares. Tous savaient que Camille était le meilleur général de cette époque. Dans la nuit ils sortirent. Trouvant le camp gaulois sans gardes, ils s'y élancèrent en hurlant. Ce fut un carnage. Les Etrusques avaient choisi ce moment pour faire des incursions sur le territoire de Rome et, chargés de butin, s’apprétaient à attaquer Véies. Les soldats romains s'indignèrent de cet outrage. Retenus par le centurion Quintus Caedicius qu'ils avaient choisi pour chef, ils remirent leur vengeance à la nuit. Ce fut un carnage. Ensuite, prenant pour guides des prisonniers échappés au massacre, ils se dirigèrent contre une autre troupe d'Etrusques vers les Salines, les surprirent, en firent un plus grand carnage encore et rentrèrent triomphants dans Véies. A Rome, le siège continuait mollement et des deux côtés on s'observait sans agir. Un jeune Romain attira sur lui l'admiration de tous. Un sacrifice annuel avait été institué par la famille Fabia sur le mont Quirinal. Voulant faire ce sacrifice, Gaius Fabius Dorso, en toge et tenant ses dieux à la main, descendit du Capitole, traversa les postes ennemis sans s'émouvoir des cris et arriva au mont Quirinal. Le sacrifice accompli, il rentra au Capitole auprès des siens, devant les Gaulois étonnés de cette audace, ou peut-être pénétrés d'un de ces sentiments de religion auxquels ce peuple est loin d'être indifférent.

A Véies arrivaient sans cesse des Romains venus des campagnes où ils erraient depuis la défaite, mais aussi des volontaires venus du Latium. L'heure semblait venue de reconquérir la patrie. Mais il manquait un chef. On résolut de rappeler Camille, mais après avoir consulté le sénat à Rome. Pontius Cominus, un jeune homme, se porta volontaire. Il se laissa porter par le courant du Tibre jusqu'à la ville. Là, gravissant le rocher le plus proche de la rive que l'ennemi avait négligé de garder, il pénétra au Capitole. Ensuite, muni d'un décret du sénat qui ordonnait d'élire Camille dictateur, il retourna à Véies. Des députés ramenèrent Camille d'Ardée. Pendant ce temps le Capitole courut un grand danger. Les Gaulois, ayant trouvé une voie d'accès, profitant d'une nuit claire et se faisant précéder d'un homme non armé pour reconnaître le chemin, entreprirent l’ascension. Ils arrivèrent au sommet, si silencieux qu'ils trompèrent les sentinelles et les chiens. Mais ils ne purent échapper aux oies sacrées de Junon, épargnées malgré la disette. Cela sauva Rome. Eveillé par leurs cris, l’ancien consul Marcus Manlius appela aux armes. D’un coup de son bouclier, il renversa un Gaulois qui déjà était parvenu en haut. La chute de celui-ci entraîna ceux qui le suivaient et pendant que les autres se cramponnaient aux rochers, Manlius les égorgea. Bientôt, les Romains réunis accablèrent l'ennemi de traits et de pierres qui écrasèrent et précipitèrent jusqu'en bas le détachement tout entier.

A l’aube, Manlius fut félicité. Chacun lui donna un peu de farine et de vin ce qui, dans la détresse où l'on se trouvait, était une grande preuve d'attachement. Ensuite la sentinelle fautive fut précipitée de la roche Tarpéienne. Dès lors, Romains et Gaulois redoublèrent de vigilance. La famine faisait souffrir les deux armées. Les Gaulois étaient, de plus, touchés par une épidémie. La chaleur, insupportable pour des gens habitués à un climat froid et humide, les décimait. Fatigués d'ensevelir les morts, ils se mirent à les brûler pêle-mêle. Il y eut des pourparlers. Les Gaulois comptaient sur la disette qui devait forcer les Romains à se rendre, alors du pain fut jeté du Capitole pour les tromper. Mais bientôt il fut impossible de dissimuler la famine. Aussi la garnison du Capitole regardait-elle chaque jour au loin pour voir s'il n'arrivait pas quelque secours. Enfin les Romains décidèrent qu'il fallait se rendre ou se racheter. Les Gaulois faisaient entendre qu'il ne faudrait pas une somme considérable pour leur faire lever le siège. Le sénat chargea les tribuns militaires de traiter. Une entrevue eut lieu entre Quintus Sulpicius et Brennus, chef des Gaulois. La rançon fut fixée à mille livres d’or. A cela s'ajouta une autre humiliation. Les Gaulois ayant apporté de faux poids que le tribun refusait, Brennus ajouta son épée dans la balance en proclamant «Malheur aux vaincus !»

Tout l'or n'était pas encore pesé quand survint le dictateur. Il ordonna aux Romains de reprendre leur or et aux Gaulois de partir. Un traité conclu sans son autorisation était nul et il dit aux Gaulois de se préparer au combat. Ils coururent sur les Romains avec fureur mais la chance avait tourné. Dès le premier choc, ils furent aussi vite défaits qu'eux-mêmes avaient vaincu sur les bords de l'Allia. Leur camp fut pris et pas un seul homme n'échappa pour porter la nouvelle de ce désastre. Le dictateur revint en triomphe dans la ville. Les soldats l'appelèrent Romulus, père de la patrie et nouveau fondateur de Rome. Il sauva également la Ville en empêchant qu'on émigre à Véies, projet que les tribuns appuyaient plus que jamais. C’est ce qui le détourna d'abdiquer la dictature après son triomphe. Il fit décider par le sénat que les temples seraient reconstruits et purifiés. On admettrait les Caerites au droit d'hospitalité pour avoir recueilli les prêtres romains. On célébrerait des jeux Capitolins pour Jupiter qui avait protégé sa demeure. Une expiation fut ordonnée en mémoire de la voix qui avait annoncé une nuit les désastres de Rome et qu'on n'avait pas écoutée. L'or repris aux Gaulois fut déclaré sacré et on décida qu'il serait déposé sous le trône de Jupiter. Déjà l'esprit religieux s'était manifesté quand, l'or manquant pour la rançon, les femmes avaient offert le leur afin qu'on ne touche pas à celui des dieux. On leur accorda un honneur jusque là réservé aux hommes, le droit à un éloge solennel après leur mort.

Après cela Camille, voulant en finir avec les tribuns, se rendit à l'assemblée et prononça un long discours. Il était revenu à Rome pour sauver sa patrie. Abandonner Rome serait un sacrilège. Les dieux montraient qu’ils intervenaient dans l’histoire des Romains. Les malheurs arrivaient toujours quand ils étaient négligés. Quitter la ville serait la fin du peuple romain. Tout cela impressionnait la foule. Le hasard leva le doute. Pendant la délibération, comme des cohortes revenant de leur garnison traversaient le forum, un centurion s'écria «porte-drapeau, plante l'enseigne, nous ne saurions être mieux qu'ici». A ce mot, le sénat, sortant de la salle, s'écria qu'il acceptait l'augure et les gens approuvèrent. La proposition fut rejetée et on se mit à l'ouvrage. La tuile fut fournie par l'Etat et l'on eut permission de prendre la pierre et le bois où l'on voudrait. Chacun occupa la première place vacante et la précipitation fit qu'on ne prit aucun soin d'aligner les rues. C'est pour cela que Rome paraît plus bâtie au hasard que tracée d'après un plan régulier.

 

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