Livre 7: de 366 à 342 av. JC

L. Sextius eut comme collègue le patricien L. Aemilius Mamercinus. Au début de l'année, on apprit que les Gaulois dispersés en Apulie s'étaient rassemblés et que les Herniques se soulevaient. Mais on retarda toute décision pour ôter au consul plébéien l'occasion d'agir. Sous le consulat suivant, la peste éclata. Le nombre des victimes fut énorme et Camille en mourut. L’année suivante, elle continua. Pour apaiser les dieux, on célébra, pour la troisième fois depuis la fondation de la Ville, un lectisterne. Mais, comme rien ne calmait le mal, la superstition s'empara des esprits. On imagina des jeux scéniques pour calmer la colère divine. C'était une nouveauté pour un peuple qui ne connaissait d'autre spectacle que les jeux du Cirque. Ce fut simple. Des bateleurs venus d'Etrurie se balançaient gracieusement au son de la flûte à la mode toscane. Bientôt les jeunes les imitèrent en échangeant des plaisanteries en vers. Cela devint une mode. Comme on appelait les bateleurs hister en langue toscane, on donna le nom d'histrions aux acteurs qui représentaient des satires accompagnés par la flûte. Quelques années plus tard, Livius le premier représenta une action suivie. Comme les auteurs d’alors, il jouait ses œuvres. Il plaça devant le joueur de flûte un esclave qui chantait pour lui et il joua son rôle avec plus d'expression car il n'avait plus souci de ménager sa voix. Depuis ce temps l'histrion réserva sa voix pour les dialogues. Le théâtre perdit sa liberté et le divertissement devint un art.

Ces jeux ne guérirent rien. Le Tibre déborda un jour, inondant le Cirque en pleine célébration. Cette preuve du mépris des dieux inspira de vives alarmes. Sous le consulat suivant, des vieillards rappelèrent qu'autrefois un dictateur, en enfonçant un clou, avait calmé une peste. Cette croyance décida le sénat à nommer un dictateur. Ce fut L. Manlius Imperiosus. Une ancienne loi rédigée en langue archaïque disait que le préteur suprême, aux ides de septembre, plante le clou. Elle était affichée dans le temple de Jupiter. Ce clou, au temps où l'écriture était rare, marquait le nombre des années. Le consul M. Horatius avait enfoncé ce clou dans le temple de Jupiter l'année qui suivit l'expulsion des rois. L'accomplissement de cette solennité fut ensuite confié aux dictateurs. Cet usage s'était interrompu mais pour un intérêt aussi grave, on crut devoir le reprendre. On aurait dit que le dictateur avait été appelé pour faire la guerre. Il tourmenta la jeunesse de levées rigoureuses et irrita contre lui les tribuns du peuple avant d’abdiquer. Au début de l'année suivante, il fut cité en jugement. Un tribun lui reprochait d’avoir banni son jeune fils et de l’avoir condamné à des travaux serviles parce qu’il avait peu de facilité pour parler. Le jeune homme fut affligé d'être la cause de poursuites contre son père. Sous la menace d’un couteau, il obligea le tribun à jurer qu'il ne tiendrait jamais d'assemblée pour y accuser son père. Le peuple regretta de ne pouvoir condamner Manlius mais apprécia ce que ce fils avait fait pour son père. Aussi voulut-il honorer le jeune homme. Pour la première fois, cette année, on élisait les tribuns de légions. T. Manlius le devint sans aucun titre puisqu'il avait passé sa jeunesse aux champs.

La même année, un tremblement de terre ouvrit une crevasse au milieu du Forum. Les devins voulurent sacrifier ce qui faisait la force du peuple romain. M. Curtius, un jeune guerrier renommé, pensa que le plus grand bien de Rome était la vaillance et les armes. Il se dévoua aux dieux Mânes puis s'élança tout armé dans le gouffre. On répandit sur lui des offrandes. C'est de là que le lac Curtius tirerait son nom. Après ce prodige, on s'occupa des Herniques. Cette guerre revint au consul L. Genucius. C'était le premier consul plébéien chargé de la conduite d'une guerre. Le destin voulut qu’il tombe dans une embuscade et il fut tué. Les patriciens triomphèrent. Le consul Servilius nomma dictateur Appius Claudius qui avait toujours combattu la nomination d’un plébéien. Après la mort du consul, les Herniques s'étaient avancés jusqu'au pied du camp romain mais avaient été repoussés. Quand le dictateur arriva, toute la population hernique entra en ligne. Huit cohortes de quatre cents hommes d’élite furent enrôlées. On leur accorda double paie et on les exempta des travaux militaires pour les réserver au combat. Dans la bataille, on les plaça devant. D'abord le succès fut douteux, les cavaliers romains ayant vainement essayé de rompre la ligne ennemie. Les cavaliers mirent alors pied à terre et commencèrent un nouveau combat. Enfin ils firent perdre pied à l'ennemi et le mirent en déroute. On différa cependant l'assaut contre le camp parce qu'il était tard. Le lendemain, les Herniques avaient disparu. Mais la victoire avait été coûteuse. On perdit un quart de l'armée. L'année suivante, les consuls prirent Ferentinum, une des villes herniques. A leur retour, Tibur leur ferma ses portes. Cet outrage décida Rome à déclarer la guerre aux Tiburtes. T. Quinctius Poenus fut nommé dictateur et Ser. Cornelius Maluginensis maître de la cavalerie à cause de la menace gauloise. Les Gaulois vinrent camper près de Rome. Le dictateur plaça son camp au bord de l'Anio. Un pont séparait les deux armées et on s'en disputait la possession quand un Gaulois gigantesque s'avança et réclama que le plus vaillant des Romains vienne le combattre. T. Manlius, celui qui avait délivré son père des attaques d'un tribun, demanda l’autorisation de combattre.

Le jeune homme prit un bouclier d'infanterie et un glaive espagnol, commode pour combattre de près. La lutte était inégale. L'un était très grand et vêtu de façon voyante. L'autre avait l’aspect modeste du soldat. Le Gaulois frappa bruyamment de son épée les armes de son adversaire mais celui-ci se glissa entre les armes et le corps de l'ennemi et lui plongea son glaive dans le ventre. Il le dépouilla de son collier qu'il passa, tout sanglant, à son cou. Les Romains s'élancèrent au-devant de Manlius et, lui faisant fête, le conduisirent au dictateur. Au milieu des chants, on entendit retentir le surnom de Torquatus qui fit plus tard la gloire de ses descendants. Le dictateur y ajouta une couronne d'or et fit devant tous son éloge. La nuit suivante, l'armée gauloise, après avoir reçu des vivres des Tiburtes, se retira en Campanie. L'année suivante, le consul C. Poetelius Balbus mena une armée contre les Tiburtes et son collègue M. Fabius Ambustus se chargea de la campagne contre les Herniques. Les Gaulois accoururent de Campanie au secours de leurs alliés. On nomma un dictateur. Ce fut Q. Servilius Ahala, qui nomma T. Quinctius maître de la cavalerie et qui fit voeu, en cas de victoire, de célébrer les grands jeux. Le dictateur fit rester le consul avec son armée puis il appela toute la jeunesse et nul ne refusa le service. On combattit près de la porte Colline. Après un grand carnage de part et d'autre, les Gaulois s'enfuirent. Surpris par le consul Poetelius, ils furent refoulés jusque dans les murailles de Tibur avec les habitants sortis pour leur porter secours. L'autre consul, Fabius, battit les Herniques en une seule bataille. Poetelius triompha. On jugea suffisant d'accorder l'ovation à Fabius.

L'année suivante, les Tarquiniens envahirent le territoire de Rome. Cette campagne revint au consul Fabius et celle contre les Herniques à Plautius. En même temps le bruit d'une invasion gauloise grandissait. Au contraire, les Latins offrirent des troupes. On nomma dictateur C. Sulpicius qui désigna comme maître de cavalerie M. Valerius. Ils marchèrent contre les Gaulois. Le dictateur ne voulait pas se hasarder sans nécessité contre un ennemi que le temps fatiguerait. Il avait menacé d'un châtiment sévère celui qui combattrait l'ennemi sans ordres. Les soldats murmuraient. Tullius était primipile pour la septième fois et tous le connaissaient. Suivi d'une troupe de soldats, il pria le dictateur de leur donner l’occasion de combattre. Sulpicius comprit que l'action était bonne en soi mais qu'il n'en devait pas encourager l'exemple. Il promit de faire ce que voulaient les soldats puis prit à part Tullius pour lui demander des explications. Tullius répondit qu'il respectait la discipline militaire mais qu’il avait accepté de se mettre à la tête des mécontents de peur qu'ils ne se donnent pour chef un agitateur.

Pendant ce temps, un Gaulois vola des chevaux hors du retranchement. Deux Romains les reprirent. Les Gaulois lancèrent des pierres, de part et d'autre on accourut et l'affaire serait devenue générale si les centurions n'avaient séparé les combattants. C'était la preuve que Tullius avait dit vrai. On annonça que le lendemain on livrerait bataille. Le dictateur chercha à effrayer l'ennemi. Il fit enlever le bât des mulets et les fit monter par des muletiers armés. Il en envoya mille avec cent cavaliers se cacher pendant la nuit sur les hauteurs qui dominaient le camp. A l’aube, il rangea l'armée au pied des montagnes afin que l'ennemi prenne position face à ces hauteurs. La lutte s'engagea. L'aile droite ébranla les Gaulois qui furent mis en déroute par la cavalerie. A l'aile gauche, les troupes placées sur les hauteurs intervinrent au signal convenu. Les Gaulois regagnèrent leur camp dans une course désordonnée et rencontrèrent le maître de la cavalerie. Fuyant vers les montagnes et les forêts beaucoup furent reçus par les muletiers et il se fit un carnage. C. Sulpicius dépouilla les Gaulois d'une forte somme d'or qu'il consacra au Capitole.

Les consuls aussi firent la guerre. Plautius battit les Herniques mais Fabius échoua contre les Tarquiniens qui assassinèrent trois cents soldats romains prisonniers. Le territoire de Rome fut dévasté par les Privernates et les Véliternes. L'année suivante, on décida une attaque contre les Falisques coupables d'entente avec les Tarquiniens et pour leur refus de rendre les soldats romains qui s'étaient réfugiés à Faléries. Une autre armée fut menée contre les Privernates et revint gorgée de butin. Le consul eut la générosité de n'en rien retenir pour le trésor et favorisa ainsi la fortune privée du soldat. L'autre consul assembla ses troupes au camp de Sutrium et leur présenta une loi qui taxait d'un vingtième le prix des esclaves affranchis. Cette loi produirait un revenu considérable pour le trésor qui était pauvre. Le sénat l'approuva mais les tribuns du peuple demandèrent la peine capitale contre celui qui convoquerait encore le peuple hors de la ville car les soldats étaient liés par serment au consul. La même année, C. Licinius Stolon fut condamné à une amende comme possesseur de mille arpents de terre avec son fils qu'il avait émancipé pour contourner la loi.

Les nouveaux consuls eurent deux guerres à soutenir. L'une, contre les Tiburtins, fut vite achevée mais l'autre consul manqua être battu par les Falisques et les Tarquiniens. Les hommes eurent peur des prêtres qui s'avançaient en agitant des torches et des serpents et se jetèrent en désordre vers leurs retranchements. Le consul leur fit honte. Ils repartirent en avant, enfoncèrent les ennemis, prirent leur camp et recueillirent un butin immense. Les Etrusques se soulevèrent sous la conduite des Tarquiniens et des Falisques. On créa pour la première fois un dictateur plébéien, C. Marcius Rutilus. Il nomma maître de la cavalerie C. Plautius, plébéien comme lui. Les patriciens s'indignèrent mais le peuple ne fut que plus empressé à obéir. Il extermina les bandes qui pillaient la campagne puis prit le camp étrusque. Il fit huit mille prisonniers et revint triompher sans autorisation du sénat mais par la volonté du peuple. Comme on ne voulait pas d'un plébéien pour tenir les comices consulaires et que l'autre consul était retenu par la guerre, on revint à un interrègne. Une discussion s'éleva à propos de l'élection de deux patriciens. Les tribuns s'y opposaient. L'interroi disait que toute décision prise par le peuple était légale. L'opposition des tribuns ne réussit qu'à retarder les comices. Deux patriciens devinrent consuls quatre cents ans après la fondation de Rome et onze ans après la conquête du consulat par le peuple. Ils voulurent transmettre à deux patriciens ce consulat qu’ils avaient reçu. L’année suivante, plusieurs jours de comices passèrent en discussions. Vaincue par la persévérance des consuls, la foule s'en alla. Les consuls poursuivirent les comices avec cette assemblée incomplète qui créa consuls deux nouveaux patriciens.

On dut combattre les Tiburtes à qui on prit la ville de Sassula. Ils déposèrent les armes et on se montra clément. au contraire, on sévit durement contre les Tarquiniens. Après leur défaite, on choisit trois cent cinquante-huit notables prisonniers qu'on envoya à Rome. Les autres furent exterminés. Ceux qu'on avait envoyés à Rome furent exécutés au forum. On vengeait ainsi les Romains assassinés. Ces succès décidèrent les Samnites à rechercher l'amitié de Rome. Le sénat les admit dans son alliance. La situation était moins bonne en ville. Malgré la réduction de l'intérêt à un pour cent, les dettes écrasaient les pauvres qui devenaient esclaves. Le peuple se désintéressa des affaires publiques et laissa élire deux nouveaux consuls patriciens. On disait que Caeré s'était alliée aux Tarquiniens. Les Latins prévinrent que les Volsques menaçaient leurs frontières. Le sénat ordonna aux consuls de lever deux armées et de tirer au sort leurs provinces. On informa alors le sénat que le territoire romain avait été attaqué et que le butin avait été transporté chez les Cérites. On nomma un dictateur. Ce fut T. Manlius qui choisit pour maître de la cavalerie A. Cornelius Cossus et déclara la guerre aux Cérites. Ceux-ci demandèrent grâce. Devant le sénat et le peuple, l’ambassade expliqua que certains s’étaient laissés entraîner par les Tarquiniens et qu’on les livrerait. Elle rappela aussi que lorsque les Romains avaient presque été anéantis par les Gaulois, c’est à Caere que les prêtres romains s’étaient réfugiés. On leur accorda une trêve de cent ans.

L'effort de guerre se tourna contre les Falisques mais ils ne se montrèrent pas. On dévasta leur territoire. Le reste de l'année fut employé à réparer les remparts. On fit aussi la dédicace d'un temple à Apollon. A la fin de l'année, les tribuns refusèrent la tenue des comices si les élections n'étaient pas conformes à la loi alors que le dictateur refusait de partager le consulat entre les patriciens et le peuple. La dictature s’acheva et on en revint à un interrègne. La lutte dura jusqu'au onzième interroi. Les tribuns mettaient en avant la loi Licinia. Le sénat ordonna finalement à l'interroi de respecter la loi et le patricien P. Valerius Publicola eut pour collègue le plébéien C. Marcius Rutilus. Les nouveaux consuls essayèrent d'alléger la charge de l'intérêt des dettes. Ils créèrent pour cela des quinquévirs. La tâche était difficile mais, par leur modération, ils réussirent. Le trésor paya après avoir pris des garanties. Ainsi, sans injustice, on acquitta un grand nombre de dettes. Le bruit d'une coalition étrusque fit créer dictateur C. Julius qui s'adjoignit pour maître de cavalerie L. Aemilius. Mais il ne se passa rien. Les tentatives du dictateur pour faire nommer consuls deux patriciens amenèrent encore un interrègne. L’interroi obtint ce que le dictateur avait voulu. L'allègement des dettes avait apaisé le peuple et on put créer deux consuls patriciens. Partis combattre les Falisques et les Tarquiniens, ils ne trouvèrent personne et ravagèrent les campagnes. Ces peuples demandèrent et obtinrent une trêve de quarante ans et le calme revint. C. Marcius Rutilus, qui avait été le premier dictateur plébéien, troubla la paix en voulant devenir censeur. Les consuls patriciens refusaient de tenir compte de sa demande mais il réussit grâce à l'appui des tribuns. On nomma dictateur M. Fabius. Malgré cela, les patriciens ne purent rien faire. Le peuple nomma consul M. Popilius Laenas, les patriciens L. Cornelius Scipion.

On apprit qu'une armée gauloise était arrivée chez les Latins. Scipion étant malade, le soin de la guerre revint à Popilius. Il enrôla une armée, organisa quatre légions et confia le surplus de soldats au préteur P. Valerius Publicola, conseillant au sénat de lever une autre armée en réserve. Puis il marcha à l'ennemi. Il s'empara d’une hauteur près du camp gaulois et fit faire une palissade. Les Gaulois, voyant les Romains se retrancher, attaquèrent. Les soldats romains résistèrent. Leur position les servait, les Gaulois furent refoulés. Cependant ils purent opposer des troupes fraîches aux Romains fatigués. Le consul avait été touché mais Popilius, après avoir bandé sa blessure, revint en tête des enseignes. Ils s'élancèrent à nouveau. Formés en triangle, ils percèrent le centre de la ligne gauloise. Les barbares, en déroute, gagnèrent le mont Albain. On ne les poursuivit pas. Le consul était handicapé par sa blessure et l’armée était épuisée. Il laissa aux soldats le butin du camp et ramena à Rome son armée victorieuse. La blessure du consul retarda son triomphe. Le même motif fit nommer un dictateur pour tenir les comices. Il rendit le consulat aux patriciens. Popilius triompha des Gaulois. On se demandait dans la foule si quelqu'un s'était mal trouvé d'un consul plébéien. Puis on attaquait le dictateur qui s'était lui-même proclamé consul.

Les Gaulois erraient dans la plaine et sur la côte qu'ils dévastaient. La mer était infestée de vaisseaux grecs qui désolaient les rivages d'Antium, le pays laurentin et les bouches du Tibre. Une assemblée des peuples latins répondit aux Romains qui demandaient des troupes qu'ils préféraient se battre pour leur liberté plutôt que pour les autres. Cela inquiéta le sénat qui ordonna aux consuls de lever toutes les forces de la République car Rome devait compter sur une armée de citoyens quand l'appui des alliés lui manquait. On forma dix légions. Un des consuls mourut au milieu de ces préparatifs. Le pouvoir resta à Camille. Il laissa deux légions garder la Ville et partagea les huit autres avec le préteur L. Pinarius. Il se chargea des Gaulois et laissa au préteur la défense de la côte contre les Grecs. Ne voulant pas combattre en rase campagne, il choisit un lieu favorable et s'y retrancha. Pendant qu'on s’observait, un colosse Gaulois s'avança et provoqua les Romains. M. Valerius, tribun des soldats, sortit des rangs. Soudain un corbeau se percha sur son casque, faisant face à l'ennemi, ce qui parut un augure envoyé du ciel. Le tribun pria la divinité qui lui envoyait cet heureux message de lui être favorable. Non seulement l'oiseau resta là mais, chaque fois que la lutte reprenait, il attaquait du bec et des ongles le visage de l'ennemi qui, tremblant devant un tel prodige, tomba égorgé par Valerius. Le corbeau disparut alors. Quand le tribun se mit à dépouiller le cadavre, les Gaulois s’élancèrent et un combat sanglant eut lieu. Dispersés, les Gaulois gagnèrent l'Apulie et la mer inférieure. Le consul donna au tribun dix boeufs et une couronne d'or. Puis il prit en main la guerre maritime et unit son camp à celui du préteur. Voyant que la lâcheté des Grecs, qui refusaient le combat, prolongeait la guerre, le sénat lui ordonna de nommer dictateur T. Manlius Torquatus, pour la tenue des comices.

M. Valerius, désormais surnommé Corvus, fut, à vingt-trois ans seulement, proclamé consul. On lui donna pour collègue plébéien M. Popilius Laenas. Camille n’accomplit aucun exploit contre les Grecs, mauvais guerriers sur terre comme les Romains l'étaient sur mer. Repoussés des côtes, ils quittèrent l'Italie. La paix revenue, la peste attaqua Rome. Le sénat ordonna la consultation des livres Sibyllins. Selon leur avis, on fit un lectisterne. La même année, les Antiates établirent une colonie à Satricum et relevèrent la ville détruite par les Latins. Rome conclut un traité d’amitié avec les Carthaginois. La tranquillité continua sous le consulat suivant. On réduisit l'intérêt du douzième au vingt-quatrième. On décida que les dettes s'acquitteraient en quatre paiements égaux, le premier comptant et le reste en trois ans. Ce qui surtout soulagea la ville, c'est qu'il y eut sursis aux levées de tribut et de soldats. Deux ans après le rétablissement de Satricum par les Volsques, on apprit que des députés antiates parcouraient les cités latines pour les soulever. M. Valerius Corvus, de nouveau consul, marcha sur Satricum. Les Volsques furent vaincus, gagnèrent les remparts de Satricum puis se rendirent. La place fut brûlée. Tout le butin fut donné aux soldats. Les quatre mille prisonniers furent menés enchaînés devant le char triomphal du consul qui les vendit et en donna le prix au trésor public. Ces prisonniers étaient des esclaves. On n’aurait pas vendu des soldats qui s'étaient rendus.

L’année suivante, une incursion des Aurunques fit redouter une entente de toute la confédération latine et on créa dictateur L. Furius. Les légions marchèrent contre les Aurunques. On trouva plus des pillards que des ennemis. Le dictateur rentra en vainqueur à Rome et abdiqua. Les consuls profitèrent de son armée pour combattre les Volsques. Ils prirent Sora. Le temple de Moneta promis par Furius fut dédié un an plus tard. Cela fut suivi d'un prodige. Il tomba une pluie de pierres et la nuit voila la lumière du jour. On consulta les livres et le sénat nomma un dictateur pour une célébration des féries. Il y eut des jugements sévères contre des usuriers. Un interrègne aboutit à la création de deux consuls patriciens. Cette année-là commença la guerre contre les Samnites, jusque là alliés de Rome. Ils avaient attaqué les Sidicins qui s'allièrent aux Campaniens. Les Samnites attaquèrent alors les Campaniens eux-mêmes. Ceux-ci demandèrent du secours aux Romains. Ils savaient que Rome et les Samnites étaient amis mais la Campanie était riche et pouvait accroître la prospérité de Rome qui devait décider si elle acceptait que la Campanie tombe aux mains des Samnites. Beaucoup de sénateurs pensaient que Capoue pouvait être le grenier de Rome. Le consul répondit qu'on se contenterait de demander aux Samnites de laisser la Campanie tranquille. A cela, le chef de la délégation campanienne répondit que le peuple campanien se donnait à Rome. On pensa que l'honneur interdisait de trahir des gens qui se livraient et que les Samnites seraient injustes en attaquant un territoire désormais romain. On leur envoya aussitôt des députés pour leur exposer la situation nouvelle. Les Samnites répondirent qu'ils poursuivraient la guerre et commandèrent à l’armée, en présence des députés, d'aller ravager les terres de Capoue.

Quand on sut cela à Rome, le sénat envoya des féciaux déclarer la guerre aux Samnites. Le consul Valerius pénétra en Campanie et son collègue Cornelius dans le Samnium. Valerius, le premier, rencontra l’ennemi. Valerius participait à toutes les corvées du service. Dans les jeux militaires, vainqueur ou vaincu, il ne dédaignait aucun de ses adversaires. Et, ce qui plaisait au peuple, magistrat ou non, il avait les mêmes manières. Aussi l'armée répondit-elle avec enthousiasme à ses exhortations. On lutta longtemps sans résultat mais finalement les Romains, sentant qu'ils s'épuisaient et que le jour allait leur manquer, se ruèrent sur l'ennemi qui lâcha pied. Peu de Samnites auraient survécu sans la nuit. Les Romains avouèrent qu'ils n'avaient jamais eu affaire à un ennemi plus obstiné. Le jour suivant, ils prirent le camp déserté par l'ennemi et les Campaniens accoururent pour leur rendre grâce. Mais peu s'en fallut que cette victoire ne soit annulée par un désastre. Parti de Saticula, Cornelius avait imprudemment engagé son armée dans un défilé tenu par l'ennemi. Ce fut seulement quand toute retraite fut impossible qu'il le vit. Le tribun militaire Decius aperçut une colline qui dominait le camp ennemi et dont l'accès était facile à des troupes légères. Il demanda des hommes au consul épouvanté pour aller l’occuper. Le reste de l’armée pourrait alors se dégager. Le consul approuva. Les Samnites ne le virent que lorsqu'il fut à proximité de la position convoitée. Leur surprise laissa le temps au consul d'emmener son armée sur un terrain meilleur et à Decius de prendre pied au sommet de la colline. Les Samnites hésitèrent sur la conduite à tenir. Decius plaça des sentinelles et ordonna à tous de se réunir en armes et en silence au signal de la seconde veille.

Quand ils se furent rassemblés, il exposa son plan. La seule solution était de partir en silence tant que l’ennemi dormait, en hurlant pour l’effrayer s’il s’éveillait. Tous approuvèrent et le suivirent. Ils avaient déjà franchi la moitié du camp lorsqu'un soldat heurta un bouclier. Ce bruit éveilla une sentinelle. Decius ordonna aux soldats de crier. Profitant du désordre, le détachement romain massacra les gardes et regagna le camp du consul. Decius fit s’arrêter ses hommes pour entrer de jour triomphalement au camp et envoya au consul un message qui provoqua une grande joie. Chacun se précipita au devant d'eux pour les féliciter comme des sauveurs et remercier les dieux. Le consul commençait son éloge quand Decius l'interrompit pour le décider à attaquer les ennemis mal remis de leur frayeur nocturne. Les Samnites ne s'attendaient pas à cette attaque. On les refoula vers leur camp qui fut bientôt pris. Les cris des Romains mirent en fuite les détachements qui les environnaient. Ceux que la peur avait poussés derrière les palissades furent massacrés et le camp fut pillé. Le consul rassembla ensuite l'armée. Il donna à Decius une couronne d'or et cent bœufs, dont un boeuf blanc d'une beauté rare. Les soldats de son détachement reçurent à perpétuité double ration de blé et, pour cette fois, chacun un boeuf et deux tuniques. Les légions, pour récompenser Decius, lui posèrent sur la tête, au milieu des acclamations, la couronne de gazon qui récompensait celui qui avait sauvé l’armée. Ainsi paré, il immola à Mars le boeuf blanc et donna les autres à ses hommes. A chacun on distribua une livre de farine et un sextier de vin.

Un troisième combat fut livré près de Suessula contre les Samnites battus qui voulaient tenter encore leur chance. Capoue envoya des cavaliers. On laissa au camp les bagages sous la garde d'un détachement et on campa près des ennemis. Les Samnites se rangèrent en bataille mais nul ne vint à leur rencontre. Alors ils poussèrent jusqu'au pied du camp romain. Leurs éclaireurs remarquèrent sa petite taille et en conclurent la faiblesse des Romains. Comme ils avaient épuisé leurs vivres, ils allèrent piller les campagnes. Le consul, voyant les ennemis dispersés, mena ses soldats à l'attaque du camp qu'il enleva du premier coup. Il laissa deux légions le garder en leur ordonnant de s'abstenir de pillage jusqu'à son retour et marcha sur les Samnites dont sa cavalerie avait ramassé comme en un filet toutes les bandes éparses. Ce fut un carnage. On rapporta au consul près de quarante mille boucliers et cent soixante-dix enseignes. Il revint ensuite au camp ennemi, et tout le butin fut livré aux soldats. Le succès de cette campagne poussa les Falisques à demander un traité au sénat et les Latins, dont l'armée était déjà prête, à tourner leurs forces contre les Péligniens. Carthage envoya des députés complimenter Rome et lui faire hommage d'une couronne d'or destinée à être placée au Capitole. Les deux consuls triomphèrent. Dans les chants des soldats, le nom du tribun Decius fut autant cité que celui des consuls. On accueillit ensuite les députations de Capoue et de Suessula et, à leur demande, on leur envoya des troupes en quartier d'hiver pour tenir les Samnites en respect.

Ce séjour fut funeste à la discipline militaire, Capoue, par l'abus des plaisirs, détourna les soldats du souvenir de la patrie. Dans les quartiers d'hiver, ils conçurent le projet d'enlever Capoue aux Campaniens. Cela n'échappa pas au nouveau consul, C. Marcius Rutilus, chargé de la province de Campanie et qui avait laissé son collègue Q. Servilius à Rome. Il apprit des tribuns comment ces complots s'étaient formés. Instruit par l'expérience, il crut que le mieux était de laisser aux soldats l’espoir d'accomplir leur dessein. Il répandit donc le bruit qu'ils passeraient l'hiver encore l'année suivante dans les mêmes garnisons. Se sentant ainsi à l'aise, les séditieux se tinrent tranquilles. Le consul mit ses troupes en campagne et résolut de purger son armée en renvoyant les hommes les plus turbulents. Aux uns, il dit qu'ils avaient fini leur temps, les autres étaient trop vieux ou trop faibles. Il en renvoyait d'autres avec des congés, par cohortes entières, sous prétexte qu'ils avaient passé un hiver loin de chez eux. C'était un moyen de les disperser et il en écarta ainsi un grand nombre. Ils arrivaient à Rome où l'autre consul trouvait différents motifs pour les retenir. D'abord, ils n'étaient pas fâchés de revoir leur logis. Mais quand ils s'aperçurent que les premiers partis ne revenaient pas et qu'on n'éloignait que ceux qui avaient hiverné en Campanie, surtout les chefs de la sédition, les soldats prirent peur. Une cohorte qui se trouvait près d'Anxur alla se poster dans un défilé pour intercepter ceux que le consul congédiait. La troupe fut vite assez nombreuse. Il ne lui manquait qu'un chef. Ils arrivèrent ainsi sans ordre, en pillant, sur les terres albaines où ils se retranchèrent. Pour se choisirent un général, ils n'osaient se fier à aucun d'entre eux. Mais dues pillards rapportèrent que T. Quinctius vivait près de Tusculum. Ce patricien avait combattu avec gloire mais une blessure lui avait fait quitter les armes pour aller vivre aux champs. On décida d’aller le chercher. On avait peu d'espoir qu'il accepterait. De nuit, des soldats le capturèrent. Soit il prendrait le commandement, soit ils le tueraient.

Au camp, ils le proclamèrent général et lui ordonnèrent de les conduire à Rome. Ils étaient à la huitième borne du chemin qui est devenu la voie Appienne quand ils apprirent qu'on envoyait contre eux une armée et qu'on avait nommé pour les combattre un dictateur, M. Valerius Corvus. Ils n'étaient pas de force à verser le sang de leurs concitoyens. Ils ne savaient combattre que les étrangers. De part et d'autre, chefs et soldats cherchèrent à s'entendre. Corvus s'avança. Les rebelles le reconnurent et firent silence. Il leur dit qu’il avait imploré les dieux de lui accorder de ramener la concorde et non de vaincre. Il leur rappela qu’il avait toujours été plus sévère pour lui que pour eux. Les mutins seraient responsables d'une guerre impie. Il conseilla à Quinctius de fuir si la lutte s’engageait ou bien de négocier. Quinctius reprit les arguments du consul et tous l'approuvèrent. Il déclara alors que ses hommes étaient aux ordres du dictateur. Il conjura de défendre avec loyauté la cause des égarés. A Rome, le dictateur obtint qu'on ne poursuivrait pas les soldats pour cette défection. Une loi stipula que le nom d'aucun soldat ne serait rayé sans son consentement. Le bruit de cette sédition et de la guerre contre les Samnites détacha quelques peuples de Rome et, sans parler des Latins depuis longtemps infidèles, les Privernates eux-mêmes envahirent brusquement Norba et Setia, colonies romaines leurs voisines, qu'ils dévastèrent.

 

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