Livre 9: de 321 à 304 av. JC

L'année suivante, sous les consuls T. Veturius Calvinus et Sp. Postumius, eut lieu la célèbre défaite des Romains contre les Samnites de C. Pontius. Lorsque les députés envoyés aux Romains revinrent sans avoir conclu la paix, il proclama que cet échec avait apaisé les dieux. Il se mit en route avec l'armée et alla camper près de Caudium. Il envoya à Calatia dix soldats déguisés en bergers et leur ordonna de mener leurs troupeaux près des postes romains. Ils devraient faire croire que les Samnites assiégeaient Lucérie en Apulie pour y attirer les Romains. Le plus court chemin passait par les Fourches Caudines. Il y a là une petite plaine accessible par deux défilés étroits dans une chaîne de montagnes. Arrivés dans cette plaine, les Romains trouvèrent le second défilé fermé par des arbres abattus et des rochers. Se hâtant de retourner sur leurs pas, ils furent arrêtés par les Samnites. Sentant que tout espoir était perdu, ils établirent un camp retranché. Tous passèrent la nuit dans l’angoisse.

Les Samnites consultèrent Herennius, le père de leur chef. Quand le vieillard sut que les Romains étaient enfermés aux Fourches Caudines, il dit qu'il fallait les laisser partir sans leur faire de mal. Cet avis ayant été rejeté, il déclara alors qu'il fallait les tuer tous. Il expliqua qu’en laissant partir les Romains on affermissait la paix. En les massacrant, on reculait la guerre pour longtemps. Entre ces extrêmes, les Romains, vivants mais outragés, chercheraient à se venger. Ses idées furent rejetées. Les consuls, après avoir fait inutilement des efforts pour sortir du piège, envoyèrent des députés demander la paix ou provoquer le combat. Pontius répondit que la guerre était finie et que, puisqu'ils ne savaient pas avouer leur défaite, il les ferait passer sous le joug, désarmés. Ensuite, si Rome évacuait le territoire samnite et en retirait ses colonies, Romains et Samnites vivraient, chacun avec ses lois, en vertu d'un traité équitable. Ce fut la consternation. Les consuls ne réagirent pas mais le lieutenant L. Lentulus expliqua qu'en se sacrifiant, les Romains laisseraient la patrie sans défense. Se rendre était honteux mais c’était nécessaire pour sauver Rome.

La paix fut conclue sur une simple promesse dont les cautions furent les consuls et les officiers. Il fut exigé comme otages six cents chevaliers romains. On fixa ensuite le moment où les légions, sans armes, passeraient sous le joug. Les soldats faillirent agresser ces chefs dont la témérité les avait conduits là. L’humiliation était à son comble. L'heure fatale arriva. Les hommes durent sortir des retranchements sans armes. Les otages furent livrés. Les consuls furent envoyés les premiers sous le joug. Puis chacun subit à son tour cette honte. Les ennemis entouraient les Romains et les insultaient. Honteux et doutant de la fidélité de leurs alliés, les vaincus s'arrêtèrent près de Capoue, manquant de tout. Quand on le sut dans la ville, les Campaniens envoyèrent aux consuls les insignes de leur dignité et fournirent aux soldats armes, chevaux, vêtements et vivres. La population entière s'avança au devant d'eux et tous remplirent les devoirs de l'hospitalité. Le lendemain, quand les Romains repartirent, les jeunes gens des meilleures familles les accompagnèrent jusqu'aux frontières de la Campanie. Ils racontèrent ensuite que l'armée, durant sa marche, avait gardé le silence. Les Samnites avaient abattu non pas Rome, comme jadis les Gaulois, mais la fierté romaine.

La nouvelle répandit la consternation à Rome où la population se mit en deuil. On était décidé à refuser l'entrée de la Ville aux vaincus mais leur aspect pitoyable calma les esprits. Les hommes entrèrent dans Rome un soir et allèrent se cacher chez eux. Les jours suivants, pas un n'alla au Forum. Les consuls nommèrent un dictateur. Cela n'ayant pas été régulièrement fait, on en créa un autre. On en arriva à un interrègne et finalement deux nouveaux consuls furent désignés, Q. Publilius Philon et L. Papirius Cursor, les plus illustres généraux de l'époque. La première délibération porta sur la paix de Caudium. Postumius, un des vaincus, demanda qu’on le livre aux Samnites avec son collègue et que Rome remette une armée sur pied. Deux tribuns du peuple s'y opposèrent. Pour eux, ils avaient sauvé l'armée et leur personne était inviolable. Postumius répondit qu’ils étaient sortis de charge et que le peuple n’était pas lié par une promesse faite sans le consulter. Seuls étaient redevables envers les Samnites les personnes garantes de la promesse. Cela émut tout le monde. Les enrôlements furent tous volontaires. On forma les nouvelles légions avec les mêmes soldats et l'armée fut dirigée vers Caudium. Devant le camp ennemi, les féciaux lièrent les mains des garants de la paix et dirent qu'ils les livraient pour que le peuple romain n'ait pas à répondre de leur promesse. Pontius s’emporta contre Rome qui annulait ainsi une cuisante défaite et renvoya tout le monde. Les Samnites reconnurent la sagesse d'Herennius. Il leur fallait combattre ces ennemis dont ils auraient pu se débarrasser ou se faire des amis.

Papirius marcha sur Lucérie, en Apulie, où étaient les chevaliers romains otages et Publilius s'arrêta dans le Samnium. Les Samnites voulurent en finir avec Publilius et disposèrent leurs troupes en bataille. Les Romains étaient enflammés par le souvenir de l'affront et fondirent sur l'ennemi l'épée à la main. L'art du chef ne servit à rien. La colère du soldat décida tout. Les ennemis furent culbutés et se replièrent sur l'Apulie. Dans le camp samnite, les Romains firent un carnage et, dans leur emportement, abimèrent la plus grande partie du butin. L'autre armée, sous les ordres de Papirius, avait gagné Arpi en traversant un pays dont les habitants se montrèrent pacifiques, plus à cause des vexations des Samnites que par amitié pour les Romains. Les Samnites ravageaient les côtes avec ce mépris qu'ont les montagnards pour les habitants des plaines. Malgré cela, devant Lucérie les Romains éprouvèrent la même disette que les assiégés. L'infanterie étant occupée aux travaux de siège, la cavalerie seule se rendait à Arpi, dont elle rapportait un peu de blé.

L'arrivée de Publilius accabla les assiégés car il interceptait leurs convois. Les Samnites durent livrer bataille à Papirius. Tandis qu'on se préparait, arrivèrent des députés de Tarente qui ordonnèrent de cesser la guerre, menaçant le peuple qui s'obstinerait de prendre les armes contre lui en faveur de l'autre. Papirius répondit qu'il en conférerait avec son collègue mais, finalement, fit arborer le signal du combat. Les Tarentins accoururent. Papirius leur répondit que les auspices étaient favorables et qu’il marchait au combat sur la volonté des dieux. Il se moquait d'une nation qui se croyait en droit de dicter aux autres la paix et la guerre. De l'autre côté, les Samnites, qui avaient renoncé à toute mesure hostile, apercevant tout à coup les Romains en ordre de bataille, se mirent à crier qu'ils ne sortiraient pas de leurs retranchements. Les consuls attaquèrent sur tous les points. Les uns comblèrent les fossés, les autres arrachèrent les palissades. Le camp fut envahi et ses occupants furent massacrés. On sonna la retraite. Aux soldats qui s'en irritaient, les consuls expliquèrent qu’ils pensaient aux chevaliers romains otages.

Publilius se mit en route pour l'Apulie et Papirius resta devant Lucérie. Domptée par la faim, la garnison lui envoya des députés pour proposer de rendre les otages. Papirius leur ordonna de passer sous le joug. Sept mille soldats passèrent sous le joug et on fit un grand butin. On reprit les enseignes et les armes perdues à Caudium et on délivra les six cents chevaliers. Pontius fut obligé de passer sous le joug avec les autres. L'autre consul réussit son expédition contre les Satricans, colons romains passés du côté samnite. Lorsque l'armée fut sous les murs de Satricum, les colons eurent peur. La garnison samnite se disposait à sortir la nuit suivante. On fit savoir au consul à quelle heure et par quelle porte elle partirait. D'autres introduisirent les Romains dans la ville. Par cette double trahison, les Samnites furent taillés en pièces et Satricum fut prise. Les auteurs de la défection furent exécutés, les Satricans furent désarmés et on laissa dans leurs murs une forte garnison.

Papirius retourna triompher à Rome. Il avait une force prodigieuse. Personne ne pouvait le vaincre à la course, d’où son surnom de Cursor. Il mangeait et buvait énormément. Son autorité s’exerçait avec énergie, avec les alliés comme avec les citoyens. Un préteur de Préneste ayant un jour hésité à faire avancer sa troupe, Papirius le fit appeler et ordonna au licteur d'apprêter sa hache. Le Prénestin resta fut horrifié mais Papirius fit seulement couper une racine gênante. Après cela, il se contenta de lui infliger une amende. Sous les nouveaux consuls, des députés des peuples du Samnium vinrent pour le renouvellement du traité. Ils n’obtinrent qu’une trêve de deux ans. En Apulie, Teanum et de Canusium se soumirent. On envoya des préfets à Capoue pour gouverner. Les Capouans eux-mêmes l'avaient demandé. Les Téates demandèrent une alliance, s'engageant à amener toute l'Apulie à la paix. On marcha ensuite contre les Lucaniens. Quand on réalisa, parmi les alliés, que l'ordre était rétabli à Capoue par la discipline romaine, les Antiates demandèrent aussi que Rome leur donne des institutions. Ainsi les lois romaines se propageaient.

A la fin de l'année, les consuls laissèrent gouverner le dictateur L. Aemilius. Celui-ci, en assiégeant Saticula, donna aux Samnites un prétexte pour reprendre les armes. Les Romains furent un moment pris entre le camp samnite et les Saticulans mais le dictateur repoussa les assiégés dans leurs murs et les Samnites renoncèrent à les défendre. L'année suivante un autre dictateur, Q. Fabius, conduisit des renforts devant Saticula. Les Samnites harcelèrent les Romains pour les détourner du siège. Le dictateur portait toute son attention sur la ville et s'inquiétait peu de leurs entreprises. Le maître de la cavalerie, Q. Aulius Cerretanus, les repoussa mais fut tué. Saticula se rendit aux Romains mais Plistica fut prise par les Samnites. Les légions se portèrent sur Sora. Les habitants avaient égorgé des colons Romains. L'armée romaine était devant Sora quand on annonça l'arrivée des Samnites. Il y eut un combat indécis et la nuit sépara les combattants. Un nouveau maître de la cavalerie arriva de Rome avec des troupes. Il se plaça en embuscade et le dictateur donna le signal du combat. Ainsi enveloppés, les Samnites furent taillée en pièces et leur camp fut pillé.

C'est alors qu'un transfuge de Sora promit de livrer la ville. La nuit suivante, après avoir caché des cohortes dans les bois, il prit avec lui dix soldats qu'il conduisit par des escarpements jusque dans la citadelle. Le transfuge y installa les Romains et leur montra le sentier qui montait de la ville en leur disant que trois hommes suffisaient à en interdire l’accès. Lui, il alla semer la panique en criant que la citadelle était prise. Les magistrats perdirent l'espoir de reprendre la citadelle. Les portes furent enfoncées et les Romains pénétrèrent en ville. Parmi les prisonniers, les consuls en firent enchaîner deux cent vingt-cinq que tous désignaient comme les auteurs du massacre des colons et les envoyèrent à Rome où ils furent exécutés. Ils firent grâce aux autres et les laissèrent à Sora avec une garnison. Les consuls portèrent ensuite la guerre chez les Ausones car le pays s'était soulevé à l'arrivée des Samnites. La Campanie était peu sûre et Capoue elle-même n’était pas à l'abri de tout reproche. La contagion gagna même Rome où l'on enquêta sur plusieurs personnages importants.

Douze jeunes gens des meilleurs familles de Minturnes, Vescia et Ausone allèrent dirent aux consuls que leurs concitoyens désiraient l'arrivée des Samnites. Sur leur conseil, on envoya autour des trois places des soldats qui s'embusquèrent près des murs et d'autres en civil, cachant des épées, qui entrèrent dans les villes le matin à l'ouverture des portes. Ils égorgèrent les sentinelles, on s'empara des portes et les trois places furent prises. Il n'y eut aucune borne aux massacres et la nation des Ausones, dont le crime était minime, fut exterminée. La même année, Lucérie retomba par trahison au pouvoir des Samnites. Mais l'armée romaine n'était reprit aussitôt la ville. Lucériens et Samnites furent tous passés au fil de l'épée. A Rome, beaucoup voulaient raser la ville mais l'avis d'envoyer des colons prévalut. A Capoue aussi les notables conspiraient. On nomma C. Maenius dictateur pour mener l'enquête. Cela effraya les conjurés qui préférèrent se suicider. Quand la Campanie fut sûre, on continua les investigations à Rome. La commission s’intéressa à beaucoup de gens et le dictateur se prêta à cet accroissement de son pouvoir.

La noblesse laissa entendre que les torts étaient à chercher du côté des hommes nouveaux, à commencer par le dictateur lui-même. Maenius se présenta alors devant l'assemblée du peuple, rappela qu’on l’avait choisi sur sa bonne réputation et abdiqua, demandant aux consuls d’enquêter d’abord sur lui. Le maître de la cavalerie l’imita. Ils furent absous de façon éclatante. d'ailleurs, ce ne fut qu'au début que la commission déploya quelque vigueur vis-à-vis des grands. Ces dissensions et l'espoir de la défection de la Campanie ramenèrent de nouveau les Samnites vers Caudium. Ils voulaient enlever Capoue aux Romains. Les consuls s’avancèrent avec une forte armée mais les Romains temporisaient alors que les chefs samnites sentaient qu’il fallait aller vite. Ils s'avancèrent donc au combat. Les Romains furent vainqueurs. Des Samnites, il n'échappa que ceux qui se réfugièrent à Bénevent. Les consuls, après cette victoire, conduisirent les légions assiéger Bovianum. Ils y passèrent l'hiver jusqu'à ce que les nouveaux consuls remettent l'armée au dictateur C. Poetelius qui marcha vers Fregellae tombée aux mains des Samnites et qui fut reprise sans combat. Après y avoir mis une garnison, il revint en Campanie et s'empara de Nola. Cette même année, furent établies les colonies de Suessa et de Pontiae qui avaient appartenu aux Aurunces et aux Volsques.

Au moment où la guerre avec les Samnites s'achevait se répandit le bruit d'une guerre avec les Etrusques. Il n'y avait pas à cette époque de nation, après les Gaulois, plus redoutée. Aussi, tandis que l'un des consuls restait dans le Samnium, l’autre, malade, nomma dictateur C. Junius Bubulcus. Mais ni les uns ni les autres ne franchirent les limites de leur territoire. Cette année fut signalée par la censure d'Ap. Claudius et de C. Plautius. Appius construisit une route. Avec son autorisation les Potitius, chargés de l’autel d'Hercule, formèrent des esclaves aux cérémonies de ce culte. Cette famille, pourtant nombreuse, disparut dans l'année. La colère divine atteignit même Appius qui perdit la vue. Les consuls de l'année suivante, regrettant qu'on ait nommé sénateurs des hommes peu estimés. déclarèrent qu'ils ne tiendraient pas compte de choix fruits du caprice et reprirent l'ancienne liste du sénat, telle qu'elle existait avant la censure de Claudius et Plautius. Le peuple nomma pour la première fois des tribuns des soldats. Auparavant ils étaient choisis par les dictateurs et les consuls. La même année, les joueurs de flûte, mécontents parce que les censeurs leur avaient interdit de participer aux banquets dans le temple de Jupiter, se retirèrent à Tibur. Il ne resta personne pour jouer pendant les sacrifices. Les Tiburtins usèrent d'un stratagème. Ils invitèrent les musiciens et les enivrèrent. Quand ils furent endormis, on les mit sur des chariots et on les transporta à Rome. Ils se réveillèrent au milieu du Forum. On leur accorda de se promener en ville en chantant trois jours chaque année et on leur donna le droit de prendre part au banquet quand ils joueraient lors des sacrifices.

Les consuls se partagèrent les provinces. Le Samnium revint à Junius, l'Etrurie à Aemilius. Les Samnites avaient massacré la garnison romaine de Cluviae qui s'était pourtant rendue. Junius reprit la place et captura tous ceux qui étaient en âge de porter les armes. Puis l'armée s'empara de Bovianum, capitale des Samnites Pentri et plus riche cité du Samnium. On recueillit plus de butin qu'on n'en avait jamais tiré de tout la région et il fut laissé aux soldats. Les chefs samnites tentèrent une ruse. De faux transfuges dirent au consul que beaucoup de bétail se trouvait dans des pâturages écartés. Il voulut s'en emparer. Les Samnites étaient postés le long du chemin et fondirent sur les légions qui n'étaient pas sur leurs gardes. La surprise causa un certain trouble mais les troupes se rallièrent vite autour de leurs enseignes, en soldats habitués au service. Le consul hurla qu'il fallait faire un dernier effort contre cet ennemi vaincu qui se réfugiait dans la traîtrise. Ainsi encouragés, les soldats marchèrent à l'ennemi. Une fois que les premières enseignes eurent atteint le haut du plateau, la peur changea de camp. Les Samnites furent victimes de leur propre ruse, les lieux difficiles où ils avaient attiré leur ennemi les arrêtant eux-mêmes.

Pendant ce temps les Etrusques, sauf les Arrétins, avaient attaqué Sutrium, ville alliée des Romains. Le consul Aemilius s'y rendit. Les deux armées se heurtèrent avec animosité. L'ennemi l'emportait par le nombre, le Romain par la valeur. Le combat resta longtemps indécis et fit de nombreuses victimes. La balance pencha lorsque la réserve romaine avança. Les Etrusques furent massacrés. Le signal de la retraite ne fut donné qu'après le coucher du soleil et les deux armées se retirèrent dans leur camp. Il ne se passa ensuite plus rien. Du côté ennemi, la première ligne avait été détruite et les troupes laissées en réserve étaient à peine suffisantes pour la défense du camp. Du côté romain, il mourut beaucoup de monde de suite de blessures. Q. Fabius et C. Marcius Rutilus, les nouveaux consuls trouvèrent cette situation. Depuis longtemps il n’y avait plus de querelles entre les magistrats patriciens et les tribuns. Il s'en éleva pourtant une. Le censeur Ap. Claudius refusa de partir après ses dix-huit mois de magistrature bien que son collègue ait abdiqué. Un tribun du peuple intenta contre lui une action, rappelant toutes les injustices commises par la famille Claudia depuis des années. Il finit par menacer le censeur de prison. Six tribuns approuvèrent leur collègue mais trois s’y opposèrent et, au grand mécontentement de tous, il géra seul la censure.

Pendant ce temps, les Etrusques assiégeaient Sutrium. Fabius tentait de secourir les alliés lorsqu'il rencontra l'armée ennemie. Pour suppléer au petit nombre des siens par l'avantage de la position, il leur fit gagner une pente puis fit face. Les Etrusques, ne voyant que leur nombre, s'avancèrent au combat avec précipitation. Les Romains répliquèrent par des traits et des pierres. Puis les hastati et les principes avancèrent l'épée à la main. Les Etrusques voulurent regagner leur camp mais les cavaliers romains les repoussèrent vers les montagnes. De là, presque sans armes et criblés de blessures, ils pénétrèrent dans la forêt ciminienne. Les Romains tuèrent plusieurs milliers d'Etrusques et s'emparèrent du camp ennemi où ils trouvèrent un butin considérable. On s'occupa ensuite de poursuivre l'ennemi. La forêt ciminienne était plus impénétrable que les forêts de la Germanie. Jusque-là personne n'avait osé s'y aventurer. Dans l'armée, personne ne se sentait le courage d'y pénétrer. On n'avait pas oublié les Fourches Caudines. Alors un frère du consul alla reconnaître les lieux. Il parlait la langue étrusque. Son unique compagnon était un esclave élevé avec lui. Ils se mirent en chemin déguisés en bergers, avec des armes de paysans, et pénétrèrent jusque chez les Camertes ombriens.

Là, il avoua qui ils étaient et proposa une alliance. On lui répondit que l'armée, si elle entrait dans ces lieux, trouverait des vivres pour trente jours et que les Camertes Ombriens étaient prêts à obéir au général. Quand le consul sut cela, il fit partir de nuit les bagages et les légions et resta avec la cavalerie. Au lever du soleil, il alla se montrer aux postes ennemis disposés hors de la forêt puis se retira dans son camp et, sortant par une porte opposée, rejoignit le gros de l'armée. Le lendemain, il occupait les sommets des monts ciminiens. Découvrant de là les riches campagnes d'Etrurie, il y envoya ses soldats. Déjà on avait pris un butin considérable lorsque des cohortes de paysans étrusques levées à la hâte attaquèrent. Sans ordre ni discipline, elles furent taillées en pièces. Les Romains, chargés de richesses, rentrèrent au camp. Il s'y trouvait par hasard des sénateurs venus dire à Fabius de ne pas s'engager dans la forêt. Enchantés d'être arrivés trop tard, ils retournèrent à Rome porter la nouvelle de la victoire. Cette expédition, loin d'avoir mis fin à la guerre, l'étendit car le pays situé au pied des monts ciminiens avait souffert de la dévastation et ses malheurs avaient indigné les peuples d'Etrurie et d'Ombrie. Aussi une grande armée vint prendre position devant Sutrium.

L'armée romaine fut retenue par son général qui encouragea les hommes à se reposer. Trois heures avant le jour, on distribua des haches aux valets pour abattre les palissades et combler les fossés. Les troupes furent rangées en bataille à l'intérieur des retranchements puis le signal fut donné. Les palissades furent renversées et l'armée fondit sur les ennemis étendus çà et là. Ce fut un massacre. Les survivants s’enfuirent vers leur camp et vers la forêt. C'est là qu'ils trouvèrent le meilleur refuge car le camp fut pris. Le consul se fit remettre l'or et l'argent. Le reste du butin fut laissé au soldat. Soixante mille ennemis furent tués ou pris. Par suite de cette victoire, Pérouse, Cortone et Arretium, principales cités de la confédération étrusque, demandèrent la paix et obtinrent une trêve de trente ans. Pendant ce temps, l'autre consul enleva Allifae aux Samnites. Beaucoup d'autres places furent détruites ou tombèrent au pouvoir des Romains. Au même moment, la flotte romaine, sous les ordres de P. Cornelius, se rendit à Pompéi d'où elle fit une descente en Campanie. Les troupes navales se bornèrent d'abord à dévaster la partie la plus proche de la mer pour pouvoir regagner en sûreté leurs vaisseaux. Mais l'appât du butin les ayant entraînées plus loin, elles donnèrent l'éveil aux ennemis. A leur retour, elles furent rejointes par des paysans qui reprirent le butin et firent de nombreuses victimes.

L'expédition de Fabius au-delà de la forêt ciminienne avait fait plaisir aux ennemis qui pensaient que l'armée romaine se trouvait dans une aussi funeste situation qu'aux Fourches Caudines. Les Samnites rassemblèrent au plus vite leurs soldats pour écraser le consul C. Marcius, décidés à passer sur-le-champ en Etrurie si Marcius ne leur offrait pas la possibilité de le combattre. On se battit avec acharnement mais le succès fut indécis et le consul fut blessé. Les sénateurs voulurent nommer un dictateur. Papirius Cursor était alors considéré comme le meilleur général mais le consul Fabius le détestait. Le sénat lui envoya une délégation pour lui demander de sacrifier ses sentiments personnels. Fabius ne proféra pas une parole et se retira en les laissant dans l'incertitude. Durant la nuit, il nomma Papirius dictateur. Comme les députés le félicitaient, il les congédia d'un air qui montrait sa douleur. Papirius nomma maître de la cavalerie C. Junius Bubulcus. S'étant mis en route avec les légions levées récemment, il arriva à Longula où le consul Marcius lui remit ses soldats.

Pendant ce temps, en Etrurie, on remporta une bataille contre les Ombriens puis il y eut, près du lac Vadimon, un engagement contre les Etrusques. Leur armée se composait de guerriers ayant chacun un compagnon d'armes de son choix. Ils combattirent avec tant d'intrépidité que les Romains ne reconnaissaient pas ces Etrusques tant de fois vaincus. Les cavaliers romains durent combattre à pied en première ligne. Cela mit le désordre parmi les Etrusques dont la déroute fut complète. Cette journée porta un coup à la puissance étrusque. Chez les Samnites, il y avait deux corps d'armée. Les uns avaient des boucliers en or, les autres des boucliers en argent. Les casques étaient surmontés d'un panache pour paraître plus grands. Le vêtement des soldats aux boucliers dorés était multicolore, celui des soldats aux boucliers argentés était blanc. Il s'engagea une lutte terrible. Le hasard fit que Junius ébranla le premier l'ennemi. La blancheur des vêtements et des armes d'une partie de l'armée ennemie semblant annoncer que les Samnites l’avaient dévouée, Junius répétait qu'il allait les immoler au dieu des enfers et jeta le désordre dans leurs rangs. Les cavaliers des deux ailes se jetèrent sur les flancs de l'ennemi. Il y eut un mouvement de terreur qui se propagea à toute la ligne ennemie. Pour augmenter cet effroi, les légions romaines s'ébranlèrent en poussant à nouveau leur cri. Alors les Samnites se mirent à fuir. La campagne se couvrit de leurs morts et de leurs magnifiques armures. Avant la nuit, leur camp fut pris et pillé. Le dictateur triompha. Les boucliers dorés furent distribués aux orfèvres pour l'ornement du Forum. C'est de là que vint pour les édiles l'usage d'orner le Forum, lorsqu'on promenait les statues des dieux. Les Campaniens, eux, parèrent leurs gladiateurs de ces armes et leur donnèrent le nom de Samnites.

Cette même année, Fabius combattit les restes de l'armée étrusque qui avait rompu la trêve. La victoire fut facile. La prise de Pérouse aurait suivi si des députés n’étaient venus annoncer la soumission de la cité. Après y avoir mis garnison et envoyé à Rome des députations étrusques chargées de demander la paix, le consul entra triomphalement dans la Ville. L'honneur de la victoire fut reporté en grande partie sur les lieutenants P. Decius et M. Valerius que le peuple, aux comices suivants, nomma l'un consul, l'autre préteur. Pour prix de la soumission de l'Etrurie, Fabius resta consul avec Decius. L'Etrurie échut à ce dernier, le Samnium à Fabius. Celui-ci refusa aux habitants de Nuceria Alfaterna la paix qu'ils demandaient car ils ne l'avaient pas acceptée quand on la leur avait offerte et força la ville à se rendre. Les Samnites furent vaincus sans efforts. Cétait la première fois que les Marses se trouvaient face aux Romains. Les Péligniens éprouvèrent le même sort. Decius, l'autre consul, contraignit Tarquinies à fournir du blé et à demander une trêve de quarante ans. Il prit de vive force plusieurs places des Volsiniens, en détruisit quelques-unes et se fit tellement redouter que la confédération étrusque demanda un traité d'alliance. Mais elle n’obtint qu’une trêve d'un an, à condition de payer la solde de l'armée romaine et de fournir deux tuniques à chaque soldat.

La tranquillité qui revenait fut troublée par la défection des Ombriens. Ils disaient qu'ils allaient marcher sur Rome pour l'assiéger. Dès que Decius en fut informé, il prit position sur le territoire de Pupinia. A Rome, les menaces avaient alarmé des habitants à qui l'invasion gauloise avait appris combien leur ville était difficile à défendre. On ordonna à Fabius de conduire son armée en Ombrie. Le consul gagna à marches forcées Mevania où étaient les troupes ombriennes. La soudaine arrivée du consul les effraya mais elles l’attaquèrent pendant qu'il établissait son camp. Pour toute exhortation, le consul enjoignit à ses hommes d'en finir avec ce reste de la guerre d'Etrurie et de punir les insolents qui menaçaient d'assiéger la Rome. Un cri interrompit la harangue du général et, sans en attendre l'ordre, ils fondirent sur l'ennemi. Il y eut plus de prisonniers que de tués. Les jours suivants, les autres peuples d'Ombrie se rendirent. Les Ocriculans seuls reçurent la promesse d'un traité d'alliance. Pour prix de son succès, le sénat prorogea le commandement de Fabius pour l'année suivante, mesure qui fut vivement combattue par Appius. Celui-ci, comme son collègue fut chargé de la guerre contre les Sallentins, resta à Rome pour accroître son influence politique. Volumnius enleva plusieurs villes à l'ennemi. Il était aimable et prodigue du butin. Aussi parvint-il à rendre le soldat avide de périls. Le proconsul Fabius livra bataille près d'Allifae à l'armée samnite. Les ennemis furent mis en déroute et cernés dans leur camp. Le lendemain, ils capitulèrent. On les fit passer sous le joug. Leurs alliés furent vendus. Les Herniques, après enquête pour savoir si c'était comme volontaires ou non qu'ils avaient fait la guerre, furent répartis dans les différents peuples du Latium pour y être gardés.

Cela blessa les Herniques qui, sauf ceux d'Aletriurn, Ferentinum et Verulae, déclarèrent la guerre. Dans le Samnium aussi éclatèrent des mouvements parce que Fabius s'était éloigné. Les garnisons romaines de Calatia et Sora tombèrent au pouvoir de l'ennemi qui exerça des cruautés sur les prisonniers. L'alarme gagna Rome et on forma deux nouvelles armées prêtes à entrer en campagne au premier événement imprévu. En quelques jours, les Herniques se laissèrent dépouiller trois fois de leur camp et, pour obtenir une trêve de trente jours, ils fournirent deux mois de solde, du blé et une tunique à chaque soldat. Dans le Samnium, l'autre consul ne pouvait attirer l'ennemi au combat. Les Samnites avaient tout à craindre d'une bataille. Marcius, après avoir soumis les Herniques, vint au secours de son collègue. Les Samnites l'attaquèrent au moment où il arrivait. Les cris jetèrent l'alarme dans le camp de l'autre consul qui fit prendre les armes et arriva en travers de l'armée ennemie. Il marcha sur son camp, le prit et y mit le feu. Dès qu’ils virent les flammes, la déroute devint générale parmi les Samnites. Trente mille ennemis avaient été taillés en pièces lorsque apparurent de nouvelles cohortes ennemies. C'étaient des recrues. Alors le carnage recommença. Les Samnites s’enfuirent dans les montagnes voisines. Ils en furent chassés. Alors ils demandèrent la paix. On les obligea à fournir du blé à l'armée et la solde d'une année. Après quoi, ils envoyèrent au sénat des députés chargés de solliciter un traité. Cornelius resta dans le Samnium. Marcius triompha à Rome. On lui décerna une statue équestre dans le Forum.

On laissa leurs lois aux Herniques d'Aletrium, Verulae et Ferentinum, avec la permission de se marier entre eux. Aux autres, qui avaient pris les armes contre Rome, on leur accorda le droit de cité sans droit de vote et on leur ôta la liberté de se marier d'une cité à une autre. Les fonctions de leurs magistrats furent réduites aux sacrifices. On renouvela pour la troisième fois le traité avec les Carthaginois. Cette année, P. Cornelius Scipion fut dictateur pour tenir les comices consulaires parce qu'aucun des deux consuls ne pouvait abandonner les opérations militaires. Les Samnites firent des incursions en Campanie. Les consuls furent envoyés tous les deux dans le Samnium mais prirent des routes différentes. Postumius, tombant sur l'ennemi, fit gagner les montagnes à ses troupes. Les Samnites prirent position non loin de lui. Laissant un détachement, il emmena de nuit ses légions sans bagages et rejoignit son collègue qui était en face d'autres troupes ennemies. Sur le conseil de Postumius, Minucius attaqua. Le combat se prolongeant, Postumius tomba tout à coup, avec ses légions fraîches, sur l'armée ennemie épuisée qui fut exterminée. On se porta ensuite vers le camp de Postumius. Là, deux armées victorieuses attaquant un ennemi abattu par la nouvelle qu'il venait de recevoir ne tardèrent pas à le mettre en fuite. Le chef samnite Statius Gellius tomba au pouvoir des vainqueurs qui s'emparèrent aussi des deux camps. Bovianum fut bientôt emportée. La gloire de ces victoires fut couronnée par le triomphe des deux consuls. La même année Sora, Arpinum et Cesennia, furent reprises. Sous le consulat suivant, les Samnites envoyèrent à Rome des députés demander la paix. Il leur fut répondu que les Samnites avaient maintes fois demandé la paix alors qu'ils se préparaient à la guerre. Un consul serait bientôt dans le Samnium avec une armée et instruirait le sénat de tout ce qu'il verrait.

L'armée romaine n'ayant rencontré que des dispositions pacifiques, on renouvela l'ancien traité. On se tourna ensuite contre les Eques qui cachaient mal leur haine et trahissaient la paix. Tant qu'avait duré la confédération hernique, ils avaient fourni des secours aux Samnites. Le peuple entier, sans être désavoué par son conseil public, avait pris du service chez l'ennemi. Depuis que les féciaux, après le traité conclu avec les Samnites, étaient venus leur demander satisfaction, ils disaient qu'on voulait les faire devenir Romains. Les Herniques avaient montré combien c'était désirable puisque ceux auxquels avaient été conféré le droit de cité romain avaient préféré garder leurs lois et que ceux à qui l'on n'avait pas laissé le choix regardaient cela comme un châtiment. Ces propos insolents poussèrent à la guerre. La confusion régnait parmi les Eques. La plupart songeaient à leurs terres qui allaient être dévastées et à leurs villes dont la ruine était certaine. Ils décidèrent de tout transporter dans les villes et s'y défendre à l'abri des murailles. Les Romains, n'apercevant personne, marchèrent sur le camp ennemi. Là, ne voyant pas d’avant-postes et n'entendant rien, ils s'arrêtèrent de peur d'une embuscade. Ayant trouvé tout abandonné, ils se mirent sur les traces de l'ennemi mais ces traces allaient dans toutes les directions. Alors ils prirent de vive force quarante et une places en cinquante jours. La plupart furent rasées et la nation des Eques fut presque entièrement détruite. Ce fut un exemple pour les Marruciniens, les Marses, les Péligniens et les Frentins qui envoyèrent à Rome des députés demander la paix.

La même année, Cn. Flavius, né d'un père affranchi et peu fortuné mais homme plein de finesse, fut élevé à l'édilité curule. Il rivalisa de hauteur avec les nobles qui le méprisaient. Il dévoila au public les formules de jurisprudence qui étaient entre les mains des pontifes. Pour mettre les citoyens en mesure de connaître par eux-mêmes les jours où la religion permettait de vaquer aux procès, il fit placer autour du Forum le tableau des jours fastes. La dédicace d'un temple indigna les nobles. Le peuple obligea le pontife à lui dicter les formules sacrées alors qu'il n'appartenait qu'à un consul de faire la dédicace d'un temple. Flavius avait été nommé édile par la faction du Forum fortifiée par Ap. Claudius qui avait introduit au sénat des fils d'affranchis et répandu le menu peuple dans toutes les tribus. Rome était divisée en deux partis, les bons citoyens et la faction du Forum. Cela dura jusqu'à ce que Q. Fabius écume cette lie du Forum, ce qui lui valut le surnom de Maximus.

 

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