Livre 21: 219-218, l'arrivée d'Hannibal en Italie

Les Carthaginois ont fait aux Romains une guerre mémorable. Il y avait déjà eu une première guerre. Les Romains s'indignaient des provocations des vaincus et les Carthaginois trouvaient qu'on les traitait de façon injuste. Le chef carthaginois Hamilcar, qui ne se consolait pas de la perte de la Sicile et de la Sardaigne, fit jurer à son fils Hannibal, âgé de neuf ans, d’être toujours l'ennemi de Rome. Pour relever la puissance de Carthage, il guerroya en Afrique et en Espagne et méditait une grande expédition quand il mourut. Hasdrubal, gendre d’Hamilcar et chef de la puissante famille barcide, fut maître de Carthage pendants huit ans mais fut assassiné. Les Romains avaient renouvelé avec lui le traité qui stipulait que l'Ebre était la limite des deux empires et que Sagonte, placée entre les deux, restait libre. A la mort d'Hasdrubal, les soldats proclamèrent Hannibal général. Les vieux soldats revoyaient en lui Hamilcar jeune mais il dépassa son père. Il était aussi capable d’obéir que de commander. Il était à la fois audacieux et prudent. Il résistait à la fatigue, au froid comme au chaud, ne mangeait qu’à sa faim et se reposait quand il le pouvait. On le voyait couvert d'un manteau de soldat s'étendre par terre au milieu des sentinelles. Rien ne le distinguait des autres sinon ses armes et ses chevaux. Mais il était cruel et d’une perfidie très punique. Devenu le maître, il voulut faire la guerre à Rome.

Pour s'attaquer à Sagonte de façon détournée, il marcha d'abord contre les Olcades, un peuple de la zone carthaginoise. Cartala, leur capitale, fut prise et pillée. Les autres villes se soumirent et payèrent tribut. L'armée prit ensuite ses quartiers d'hiver à Carthagène. Là, par un généreux partage du butin et par son exactitude à payer la solde, Hannibal s'attacha encore plus ses troupes. Au printemps suivant, il attaqua les Vaccéens. Hermandica et Arbocala furent prises. Des réfugiés d'Hermandica et les Olcades soulevèrent les Carpétans et attaquèrent Hannibal près du Tage. Il traversa le fleuve à gué et ordonna à sa cavalerie d’attaquer quand l’ennemi serait dans l'eau pour le suivre. Il possédait quarante éléphants. Les ennemis étaient cent mille. Comptant sur leur nombre et persuadés qu’Hannibal avait peur d’eux, ils s'élancèrent dans le fleuve. Une lutte inégale s’engagea dans l’eau où l'infanterie pouvait être facilement culbutée alors que les cavaliers combattaient aisément. Beaucoup d’Espagnols se noyèrent ou furent écrasés par les éléphants. Finalement, le pays fut dévasté et les Carpétans furent soumis à Carthage.

Hannibal attisait les griefs entre Sagonte et ses voisins puis se posait en arbitre. Les Sagontins demandèrent du secours à Rome. P. Cornelius Scipion et T. Sempronius Longus étaient alors consuls. On décida d’envoyer des émissaires s’informer de la situation de nos alliés. Ils devaient sommer Hannibal de les laisser en paix puis porter leurs plaines à Carthage. Ils n'étaient pas encore partis qu'on apprit le siège de Sagonte. Au lieu d’entrer aussitôt en guerre, on préféra attendre le retour des envoyés. Ils devaient rencontrer Hannibal puis se rendre à Carthage s'il refusait de lever le siège, et même demander qu'il leur soit livré pour avoir rompu le traité. Ancienne colonie de Zacynthe, Sagonte était la plus riche des cités au-delà de Ebre. Hannibal ravagea la campagne et attaqua la ville. Il fit creuser des galeries pour battre la muraille à coups de bélier. Mais une grêle de flèches repoussa les Carthaginois et les défenseurs contre-attaquèrent. Il tombait autant de Carthaginois que de Sagontins. Hannibal lui-même fut blessé. Mais les attaques continuèrent. Trois tours s'écroulèrent mais les Sagontins ne reculèrent pas. Ils utilisaient une lance nommée falarique dont le fer était garni d'étoupe et enduit de poix enflammée. Hannibal refusa de recevoir les envoyés romains qui repartirent pour Carthage. Là, on les écouta mais seul Hannon était favorable à la paix.

Pour lui, les Barcides rendaient impossible la paix avec Rome. Il rappela les malheurs qui avaient déjà accablés les Carthaginois pour avoir attaqué l'Italie malgré la foi jurée. Il proposa d'envoyer une ambassade à Rome pour donner satisfaction au sénat et une autre à Hannibal pour lui ordonner de lever le siège de Sagonte. Mais tous étaient pour Hannibal et on répondit aux Romains que la guerre était la faute des Sagontins. Pendant que les Romains perdaient leur temps, Hannibal excitait ses troupes en promettant le butin aux soldats. Les Sagontins colmatèrent la brèche et le siège recommença. Une tour mobile fut avancée au pied de la muraille. Avec ses catapultes, elle eut bientôt dégarni les remparts. Alors Hannibal envoya cinq cents Africains avec des haches saper le mur, travail facile parce que les pierres n'étaient liées que par de la terre détrempée. Des ouvertures laissèrent entrer les Carthaginois qui s'emparèrent d'une hauteur. Les Sagontins construisirent un mur dans la partie de la ville qui était encore en leur pouvoir mais, de jour en jour, les Sagontins voyaient s'évanouir l'espoir d'un secours. Une partie de la citadelle fut prise d'assaut. Deux hommes, Alcon de Sagonte et l'Espagnol Alorcus, tentèrent alors de trouver une solution.

Alcon passa dans le camp d'Hannibal, espérant obtenir des aménagements par ses prières. Mais le vainqueur exigeait que les Sagontins livrent leur or et quittent la ville sans rien pour s'établir là où diraient les Carthaginois. Alorcus, soldat d'Hannibal, avait des amis à Sagonte. Il entra dans la ville et expliqua aux sénateurs qu'ils devaient accepter les conditions du vainqueur pour avoir la vie sauve. Mieux valait subir ce traitement que de se laisser massacrer. Les sénateurs, sans répondre, rassemblèrent l'or et l'argent de la ville, le jetèrent dans un bûcher et la plupart se précipitèrent eux-mêmes dans les flammes. A ce moment, une tour s'écroula. En un instant, la place fut prise. Le siège avait duré huit mois. Hannibal prit ensuite ses quartiers d'hiver à Carthagène. Rome apprit à la fois le refus de Carthage et la chute de Sagonte. Le sénat romain eut peur. On imaginait déjà Hannibal aux portes de Rome. Les Carthaginois qui avaient passé l’Ebre entraînaient avec eux des Espagnols que suivraient bientôt les Gaulois toujours prêts à la guerre. On ordonna aux consuls de tirer au sort les commandements. L'Espagne échut à Cornelius, la Sicile et l'Afrique à Sempronius. On mit sur pied six légions, plus des corps de troupes alliées et une flotte. On leva, parmi les Romains, vingt-quatre mille fantassins et mille huit cents cavaliers. Parmi les alliés, quarante mille fantassins et quatre mille quatre cents cavaliers. La flotte était de deux cent vingt quinquérèmes. Des prières publiques eurent lieu.

Sempronius reçut deux légions, seize mille fantassins et mille huit cents cavaliers auxiliaires et cent soixante quinquérèmes. Envoyé en Sicile, il devait passer en Afrique si l'autre consul réussissait à chasser les Carthaginois d'Italie. Cornelius reçut moins de troupes parce que le préteur L. Manlius, qui allait en Gaule, avait lui-même un corps d'armée. On ne lui confia que soixante quinquérèmes, pensant que l'ennemi ne viendrait pas par mer. Il reçut deux légions plus quatorze mille fantassins et mille six cents cavaliers alliés. Deux légions, dix mille fantassins et mille cavaliers auxiliaires furent envoyés en Gaule. Pour respecter les formes, les Romains envoyèrent des ambassadeurs demander aux Carthaginois s'ils revendiquaient la responsabilité de la prise de Sagonte. On leur répondit qu’ils étaient téméraires en exigeant qu'on leur livre Hannibal. Après une longue discussion, l’ambassadeur Fabius dit «Je porte ici la paix ou la guerre, choisissez.» «Choisissez vous-même!» lui cria-t-on. «La guerre !» répondit Fabius.

Les ambassadeurs allèrent ensuite en Espagne. Chez les Bargusiens, on leur firent bon accueil parce que la domination carthaginoise était dure. Mais la réponse des Volcians détourna les autres peuples d'une alliance avec Rome. Un ancien leur demanda si les Romains n’avaient pas honte de proposer leur amitié alors qu'ils avaient trahi les Sagontins. Aussi les ambassadeurs passèrent-ils en Gaule. Les Gaulois, suivant leur usage, étaient venus armés à l'assemblée. Les ambassadeurs leur demandèrent de ne pas laisser passer sur leurs terres les Carthaginois qui allaient faire la guerre en Italie. On entendit alors des rires et les anciens eurent du mal à calmer les jeunes guerriers. Demander aux Gaulois d’attirer la guerre sur eux pour préserver des étrangers ! On répondit qu'on n'avait ni à se louer des Romains, ni à se plaindre des Carthaginois. Et d’ailleurs on savait que les Romains chassaient les Gaulois d'Italie, leur faisait payer tribut et subir mille outrages. La députation ne reçut aucun encouragement avant son arrivée à Marseille. Là, nos alliés dévoilèrent les projets d'Hannibal. Il avait gagné les Gaulois par son or mais ne comptait pas sur eux à cause de leur caractère indomptable. Les députés revinrent à Rome et trouvèrent la ville dans l'attente de la guerre. On disait que les Carthaginois avaient franchi Ebre. Hannibal était à Carthagène. Il convoqua ses soldats espagnols et leur expliqua que le choix était de les licencier ou d’aller faire la guerre plus loin. Il leur accordait un congé et leur donnait rendez-vous au printemps pour une expédition qui rapporterait beaucoup de butin.

L’hiver leur fit oublier les peines passées. Ils se retrouvèrent tous au début du printemps. Pour que l'Afrique ne reste pas exposée aux attaques des Romains, Hannibal voulait y laisser un important corps d'armée. Il demanda donc à l'Afrique un renfort. Les Africains devaient servir en Espagne et les Espagnols en Afrique où fit passer treize mille fantassins et huit cents frondeurs baléares, avec mille deux cents cavaliers de diverses nations. En outre, ses recruteurs levèrent en Espagne quatre mille hommes d'élite qui seraient conduits à Carthage pour lui servir à la fois d'otages et de défenseurs. Hasdrubal, son frère, commanderait en Espagne. Il lui laissa une armée de onze mille huit cents fantassins africains, de trois cents Ligures et de cinq cents Baléares. Il ajouta comme cavalerie trois cents Libyphéniciens, mille huit cents Numides, deux cents Ilergètes et quatorze éléphants. Il lui donna aussi une flotte de cinquante galères. De Carthagène, Hannibal avança vers l’Ebre. Il vit en songe un homme qui lui disait «Jupiter m'envoie pour te guider en Italie; suis-moi sans te retourner.» Il le suivit et vit derrière lui un serpent énorme qui avançait au milieu d'arbres abattus. Il entendit un coup de tonnerre suivi d'un violent orage. Il demanda ce que signifiait ce prodige. On lui répondit que c’était la dévastation de l’Italie mais qu’il fallait marcher sans chercher à connaître l’avenir.

Il avait envoyé des émissaires pour gagner par des présents les Gaulois dont il allait traverser le pays et pour reconnaître le passage des Alpes. Quatre-vingt-dix mille fantassins et douze mille cavaliers franchirent l’Ebre sous ses ordres. Bientôt les Ilergètes, les Bargusiens, les Ausétans et la Jacétanie, située au pied des monts Pyrénées, furent soumis et furent confiés à Hannon qui devait occuper les gorges qui joignent l’Espagne à la Gaule. Hannibal lui laissa dix mille fantassins et mille cavaliers. Lorsque les troupes s’engagèrent dans les défilés des Pyrénées, trois mille Carpétans renoncèrent, effrayés par la longueur de la route. Hannibal préféra licencier sept mille hommes qui hésitaient et passa les Pyrénées avec le reste de ses troupes. Il vint camper près d'Iliberris. Les Gaulois avaient entendu dire qu'il allait en Italie. Toutefois, comme on disait que les Espagnols avaient été soumis par la force, la crainte fit prendre les armes à plusieurs peuples gaulois qui se réunirent à Ruscino. Finalement les petits rois de ces contrées, gagnés par des présents, laissèrent passer l'armée. On savait en Italie, grâce aux Marseillais, qu’Hannibal avait franchi l’Ebre. Déjà les Boïens et les Insubres s'étaient soulevés à cause des colonies de Plaisance et de Crémone qu'on venait d'établir sur les rives du Po.

Les Boïens feignirent de vouloir discuter mais les députés romains furent capturés et les Gaulois voulurent les échanger contre leurs otages. A cette nouvelle, le préteur L. Manlius fit avancer ses troupes. Il tomba dans une embuscade où il perdit beaucoup de monde et ne parvint que très difficilement à gagner la plaine. Là, il établit des retranchements. Comme les Gaulois n’eurent pas l'idée de l'attaquer, ses hommes reprirent courage. Tant que l'armée s'avança à travers champs, l'ennemi ne parut pas. Dès qu'elle pénétra dans les bois, on attaqua son arrière-garde. Sept cents hommes furent tués. Finalement, les troupes parvinrent à Tannetum, bourgade voisine du Po. Là, des fortifications et quelques secours des Gaulois Brixians leur permirent de résister aux ennemis chaque jour plus nombreux. Quand le sénat vit la guerre contre la Gaule s’ajouter à celle contre Carthage, il envoya au secours de Manlius le préteur C. Atilius avec une légion et cinq mille alliés. Atilius arriva sans combat à Tannetum. P. Cornelius quitta Rome avec soixante vaisseaux, côtoya l'Etrurie et la Ligurie, débarqua à Marseille et campa près du Rhône. Ce fleuve se jette à la mer par plusieurs embouchures. Cornelius croyait qu'Hannibal avait à peine franchi les Pyrénées. Lorsqu'il le vit sur le point de passer le Rhône, il envoya trois cents cavaliers, des guides Marseillais et des auxiliaires gaulois pour observer. Hannibal était déjà sur le territoire des Volques, nation puissante qui habite les deux rives du Rhône. Incapables de défendre le territoire à l’ouest du fleuve, les habitants couvraient la rive opposée de leurs bataillons.

Mais d'autres peuples, gagnés par l'or d'Hannibal, s'engagèrent à lui fournir des barques pour qu'il passe le Rhône et laisse ainsi leur pays. D'abord les Gaulois travaillèrent seuls à la construction des barques en creusant des troncs d'arbres. Puis les Carthaginois mirent la main à l'ouvrage. Ils formaient à la hâte des canots grossiers, capables de recevoir les bagages et de les transporter eux-mêmes. Tout était prêt pour le passage mais on voyait la rive opposée couverte de guerriers. Afin de les en déloger, Hannibal détacha, dans la nuit, Hannon, fils de Bomilcar, avec un corps de troupes espagnoles. Il devait remonter le fleuve un jour entier, le traverser secrètement et tourner l'ennemi. Les guides gaulois lui apprirent que vingt-cinq milles plus loin le Rhône se partageait pour former une île et que, plus large et moins profond, il offrait un passage. Les Espagnols jetèrent leurs affaires sur des outres, se mirent eux-mêmes sur leurs boucliers et traversèrent le fleuve. Le reste de l'armée passa sur des radeaux. Quand des feux annoncèrent qu'Hannon était passé et qu'il se trouvait près des Volques, Hannibal donna le signal de l'embarquement. Les cavaliers montaient les plus fortes barques et conduisaient leurs chevaux à la nage. Ils rompaient la force du courant et rendaient la traversée facile aux canots qui les suivaient. La plupart des chevaux, conduits avec une courroie, traversaient à la nage. On avait embarqué les autres sellés et bridés pour servir dès l'arrivée.

Les Gaulois accoururent avec des hurlements et leurs chants de guerre, agitant leurs boucliers et brandissant leurs javelots. Cependant ils étaient effrayés par toutes ces embarcations. Un cri se fit entendre derrière eux. Hannon avait pris leur camp. En vain ils voulurent résister. Repoussés sur tous les points, ils se dispersèrent. Hannibal fit débarquer tranquillement le reste de ses troupes. On dit que le plus vif des éléphants s’élança dans les eaux à la suite de son cornac et entraîna les autres. Il est plus vraisemblable qu'on les fit passer sur des radeaux. Un radeau de deux cents pieds de long sur cinquante de large partait du rivage et s'avançait dans le fleuve. Plusieurs forts câbles le fixaient à la rive. On le couvrit de terre afin que les éléphants puissent y marcher hardiment. Un autre radeau de même largeur, long de cent pieds, destiné à traverser le fleuve fut ajouté au premier. Lorsque les éléphants, précédés de leurs femelles, étaient passés du radeau solide sur celui qui y était fixé, on rompait les liens qui le retenaient et quelques embarcations le guidaient vers l'autre bord. Les bêtes se serraient les unes contre les autres. Quelques-unes tombèrent à l’eau à force de se débattre mais leur masse les soutint. Peu à peu ils trouvèrent pied et finirent par gagner la terre. Pendant ce temps, Hannibal avait détaché cinq cents cavaliers numides vers le camp romain pour examiner la position. Ils rencontrèrent les trois cents cavaliers romains. La fuite des Numides laissa la victoire aux Romains. Scipion voulait régler ses mouvements sur ceux de l'ennemi. Hannibal ne savait s'il poursuivrait sa marche vers l'Italie ou s'il livrerait bataille. Les Boïens promirent de le guider mais lui conseillèrent de ne commencer la guerre qu'en Italie.

Les Carthaginois redoutaient l'ennemi, les souvenirs de la première guerre n'étant pas effacés, mais ils craignaient encore plus les Alpes. Dès qu'Hannibal eut pris la résolution de se porter sur l'Italie, il convoqua une assemblée et dit aux soldats qu'ils avaient passé l’Ebre pour être les libérateurs de l'univers. Ils avaient fait plus de la moitié de la route, franchi les Pyrénées et traversé le Rhône. Même en supposant les Alpes plus hautes que les Pyrénées, elles étaient habitées. Praticables pour quelques hommes, elles l’étaient aussi pour une armée. Ces Alpes si terribles avaient vu d'innombrables Gaulois franchir leurs sommets. Après les avoir ainsi réconfortés, Hannibal fit prendre du repos à ses hommes. Le lendemain il remonta le cours du Rhône pour s'éloigner des Romains. En quatre jours, il arriva au confluent de l'Isère et du Rhône. Près de là se trouve le puissant peuple des Allobroges. Il était alors divisé par deux frères qui se disputaient la couronne. L'aîné, nommé Brancus, avait été chassé du trône par les jeunes guerriers. Hannibal, nommé arbitre des deux princes, lui rendit le pouvoir. Brancus, reconnaissant, fournit aux Carthaginois des provisions et surtout des vêtements chauds. Hannibal alla ensuite vers le pays des Tricastins et, côtoyant la frontière des Voconces, pénétra sur le territoire des Tricorii jusqu'au bord de la Durance. Cette rivière qui descend des Alpes est de toutes celles de la Gaule la plus difficile à passer. Son lit présente partout des tourbillons qui rendent le passage incertain pour le piéton, sans parler des roches qu'elle charrie et qui font perdre à chaque instant l'équilibre.

Hannibal avait quitté les bords du Rhône depuis trois jours lorsque le consul Publius Cornelius voulut engager l'action. Lorsqu’il vit que les Carthaginois étaient partis, il retourna vers sa flotte, certain de rencontrer Hannibal à la descente des Alpes. Cependant, pour ne pas laisser l'Espagne sans secours, il y fit passer son frère Cn. Scipion avec la plus grande partie de son armée. Ainsi Cneius protégerait les anciens alliés, chercherait à s'en faire d'autres et pourrait même chasser Hasdrubal d'Espagne. Cornelius regagna Gênes, comptant sur l'armée des rives du Po pour défendre l'Italie. Hannibal, après le passage de la Durance, gagna les Alpes. Mais, une fois au pied des montagnes, lorsqu’on vit la hauteur des sommets, la neige, les huttes grossières suspendues aux rochers, les êtres et la nature engourdis par la glace, tout cela ranima la peur de l'armée. Au moment où elle commençait l’ascension, apparurent des montagnards. Ils pouvaient aisément mettre les Carthaginois en déroute. Hannibal détacha quelques Gaulois pour reconnaître les lieux. Ils apprirent que le défilé n’était gardé que le jour. La nuit, chacun se retirait dans sa cabane. Alors Hannibal s'avança, dès le matin, comme pour forcer le passage. Toute la journée, des manoeuvres cachèrent ses vrais projets. Le soir, dès qu'il vit que les hauteurs étaient libres, il fit allumer des feux pour faire croire qu'il n'avait pas bougé et, à la tête d'une troupe légère, il franchit en hâte le défilé et occupa les hauteurs.

Le lendemain, le reste de l'armée se mit en marche. Les montagnards virent les Carthaginois maîtres de leurs retranchements. Cela les retint quelque temps. Mais bientôt ils virent l'embarras des troupes dans le défilé et la confusion que les chevaux épouvantés jetaient dans les rangs. Alors ils s'élancèrent. Harcelés par les barbares, obligés de lutter contre les difficultés du terrain, les Carthaginois étaient en mauvaise posture. Frappés des cris que répétait l'écho, les chevaux renversaient hommes et bagages. Comme le défilé était bordé de précipices, ils firent rouler plusieurs hommes au fond de l'abîme. Hannibal resta d'abord sur la hauteur avec pour ne pas augmenter le tumulte. Mais lorsqu'il vit ses troupes coupées et les bagages en danger, il fondit sur l'ennemi et le chassa. Les Carthaginois passèrent alors en silence. Ensuite Hannibal s'empara du chef-lieu de la contrée et des petits bourgs environnants. Le bétail et le blé qu'il prit nourrirent son armée pendant trois jours et il put progresser. Ensuite on arriva chez une nation assez nombreuse pour un peuple de montagnes. Des chefs et des anciens se rendirent auprès d'Hannibal. Ils lui offrirent des vivres, des guides et des otages. Hannibal accepta les otages et les vivres. Mais il ne suivit les guides qu'avec circonspection. Les éléphants et la cavalerie ouvraient la marche; lui-même conduisait l'arrière-garde. Lorsqu'on fut sur un chemin étroit, les barbares s'élancèrent de toutes parts de leur embuscade. Ils firent rouler sur les Carthaginois d'énormes quartiers de rocs.

Les montagnards réussirent à couper l'armée en deux et Hannibal resta une nuit séparé de sa cavalerie et de ses bagages. Le lendemain, on parvint à franchir les gorges avec des pertes considérables, en chevaux plus qu'en hommes. Dès lors, les montagnards ne se montrèrent plus. Les éléphants retardaient beaucoup la marche mais leur voisinage était un rempart contre l'ennemi qui n'osait approcher de trop près ces animaux inconnus. On mit neuf jours à atteindre le sommet des Alpes. On s'arrêta deux jours sur ces hauteurs pour donner aux soldats le repos nécessaire. Plusieurs bêtes de somme qui avaient glissé le long des rochers regagnèrent le camp. Comble de terreur, la neige se mit à tomber. Les Carthaginois avançaient à pas lents, abattus et désespérés. Hannibal prit alors les devants, s'arrêta sur un promontoire qui offrait de toutes parts une vue immense, fit faire halte à ses soldats et leur montra l'Italie et les campagnes baignées par le Po. Il leur expliqua qu’ils étaient en train d’escalader les murs de Rome et qu’après cet effort l’Italie serait en leur pouvoir. La descente offrait plus d'obstacles que la montée. Le chemin était à pic, étroit et glissant. On arriva à un lieu si escarpé que les soldats, sondant la route à chaque pas, se retenant aux broussailles et aux souches, avaient une peine infinie à descendre. L'ancienne neige durcie était recouverte par la nouvelle où l'on n'enfonçait pas trop. Mais, lorsqu'elle eut disparu sous les pieds de milliers d'hommes et de chevaux, on avança sur le verglas. Enfin, après bien des fatigues, on campa sur le sommet. Il fallut déblayer la neige. On n'y parvint qu'avec peine tant elle était profonde. Les Carthaginois abattirent des arbres, firent un immense bûcher et y mirent le feu. Lorsque la roche fut calcinée, les pentes furent adoucies par de légères courbures, de sorte que les chevaux et les éléphants purent descendre. On fut arrêté quatre jours près de ce roc. Les chevaux étaient sur le point de mourir de faim car les sommets des Alpes sont presque nus et le peu d'herbe qui s'y trouve était sous la neige. Les parties plus basses présentaient des lieux plus habitables. On y fit paître les chevaux et on accorda du repos aux soldats épuisés. Enfin on descendit en plaine. Là, tout s'adoucit, le terrain et les habitants. L’armée d’Hannibal mit cinq mois à se rendre de Carthagène en Italie, et quinze jours à franchir les Alpes. Si on compte les Gaulois et les Ligures qui l’avaient rejointe, elle disposait de quatre-vingt mille fantassins et de dix mille cavaliers. Mais elle perdit beaucoup d’hommes et de bêtes lors du passage des Alpes.

Le consul P. Cornelius, débarqué à Pise, pressa sa marche vers le Po. Il n'avait que des jeunes recrues mais il voulait combattre l'ennemi avant qu'il ait repris des forces. Il arriva à Plaisance mais Hannibal était déjà reparti et la capitale des Taurini avait été prise d'assaut. Les Gaulois riverains du Po seraient sans doute passés du côté carthaginois s’ils n’avaient été surpris par l'arrivée du consul. Scipion se hâta de traverser le fleuve et alla camper près du Tessin. Avant de mettre ses soldats en ligne, il leur rappela qu’ils marchaient contre des gens que Rome avait déjà battus, qu'Hannibal avait perdu dans les Alpes les deux tiers de son armée et que ceux qui restaient étaient très éprouvés. Il demanda à ses hommes de montrer leur indignation contre des vaincus qui reprenaient les armes alors qu’on aurait pu les réduire à néant. Maintenant, on se battait non plus pour la Sardaigne et la Sicile mais pour l’Italie. Il n’y avait pas d’autre armée que la leur ou d’autres montagnes pour défendre Rome. Pour impressionner ses hommes, Hannibal fit avancer des montagnards enchaînés et, jetant des armes à leurs pieds, dit à un interprète de leur demander si, pour prix de la liberté, d'une armure et d'un cheval au vainqueur, ils voulaient combattre. Tous acceptèrent. Hannibal expliqua aux soldats qu’eux aussi étaient enfermés entre le Po et les Alpes et qu'il fallait vaincre ou mourir. Il fallait reprendre la Sicile et la Sardaigne, mais aussi tout ce que les Romains avaient pris. On avait assez longtemps poursuivi des troupeaux en Lusitanie et en Celtibérie. Le jour était venu de faire des campagnes plus fructueuses. La renommée de l’ennemi ne le rendait pas invincible et il ne leur opposait qu’une armée sans expérience. Il fallait abattre l’arrogance de Rome.

Les Romains jetèrent un pont sur le Tessin et bâtirent un fort pour le défendre. Pendant ce temps, Hannibal envoya Maharbal et cinq cents cavaliers numides ravager les terres des alliés de Rome. Il lui recommanda de ménager les Gaulois et de mettre tout en oeuvre pour les attirer dans son parti. Le pont terminé, l'armée romaine passa sur le territoire des Insubres et s'arrêta à près de Victumulae. C'est là qu'Hannibal campait. Il rappela Maharbal et promit aux soldats des terres, de l'argent, le droit de cité à Carthage pour ceux qui le demanderaient, la liberté aux esclaves et des esclaves aux hommes libres. Les troupes étaient enthousiasmées. Les Romains étaient loin d’une telle confiance. Des prodiges les inquiétaient. Un loup était entré dans le camp. Un essaim d'abeilles s’était posé sur la tente du général. Après les sacrifices expiatoires, Scipion, à la tête de sa cavalerie et d'archers, s'avança vers le camp carthaginois. Il rencontra Hannibal qui s'était mis en marche avec sa cavalerie pour reconnaître les lieux. Les deux troupes se préparèrent au combat. Dès le début les archers s'enfuirent. Entre les cavaliers, le choc fut égal. Les Numides parurent derrière la ligne romaine. Le consul fut blessé mais son fils, à peine adolescent, le protégea. C'est ce jeune homme qui, plus tard, mérita le surnom d'Africain par sa victoire sur Hannibal. La cavalerie romaine serra les rangs, couvrit le consul et le ramena au camp.

Tel fut le premier combat contre Hannibal. Il montra la supériorité de sa cavalerie. Dès la nuit suivante, les Romains levèrent le camp et se portèrent en toute hâte vers le Po pour profiter du pont jeté sur le fleuve. Les troupes étaient déjà à Plaisance quand Hannibal apprit leur départ. Cependant il captura six cents hommes restés couler les radeaux. Le pont ne put lui servir parce que, les extrémités une fois détachées, le reste fut entraîné par les eaux. Il mit deux jours avant d'arriver à un endroit propre à recevoir un pont de bateaux. Magon le franchit avec la cavalerie espagnole. Tandis qu'Hannibal, arrêté près du fleuve pour recevoir des ambassades gauloises, faisait passer l'infanterie lourde, Magon et ses cavaliers se portèrent vers l'ennemi du côté de Plaisance. Hannibal, quelques jours plus tard, se retrancha près de cette ville et offrit la bataille. La nuit suivante, deux mille auxiliaires gaulois de l’armée romaine égorgèrent les sentinelles et passèrent du côté d'Hannibal. Il les accueillit, leur fit espérer des récompenses et les envoya dans leurs cités pour soulever leurs concitoyens en sa faveur. Scipion vit là le signal de la défection de tous les Gaulois. Aussi, malgré sa blessure, il partit secrètement la nuit suivante, se dirigea vers la Trébie et alla camper sur des hauteurs inaccessibles à la cavalerie. Le consul, hors d'état de supporter un nouveau déplacement et résolu à attendre son collègue rappelé de Sicile, fortifia sa position. Hannibal s'arrêta à peu de distance. Il craignait la famine. Il envoya donc un détachement à Clastidium où les Romains avaient des greniers. Pour quatre cents pièces d'or, Dasius de Brindes, commandant de la garnison, lui livra la place et les vivres. La garnison fut bien traitée. Hannibal voulait s'attirer une réputation de clémence.

Pendant ce temps, vingt quinquérèmes et avaient été envoyées par les Carthaginois pour ravager la côte de Sicile. Neuf d'entre elles abordèrent à Lipari, huit à l'île de Vulcain, trois furent emportées par le courant dans le détroit. Hiéron, roi de Syracuse, les captura. On sut par les prisonniers que trente-cinq quinquérèmes allaient aborder en Sicile pour soulever les anciens alliés de Carthage. Leur but était Lilybée mais la tempête avait jeté la flotte vers les îles Aegates. Le roi fit prévenir le préteur M. Aemilius et lui recommanda d'établir à Lilybée une forte garnison. Aussitôt le préteur envoya dans les cités voisines ses lieutenants et ses tribuns avec ordre de recommander la plus grande vigilance. On s’occupa de la défense de Lilybée. Outre les préparatifs de guerre, une proclamation enjoignit à tous les équipages de se munir de vivres pour dix jours et d'embarquer au premier signal. Les sentinelles, placées sur la côte, devaient avertir de l'approche des vaisseaux ennemis. Les Carthaginois voulaient entrer à l'aube en rade de Lilybée mais on fut prévenu de leur arrivée parce que la lune brilla toute la nuit et qu'ils arrivaient voiles déployées. Aussitôt les sentinelles donnèrent le signal. Les Carthaginois, renonçant à la surprise, ramenèrent leur flotte en pleine mer afin d'ouvrir pour la bataille un espace plus vaste et de laisser libre la sortie du port. Les Romains ne refusèrent pas l'action et tentèrent l'abordage. La flotte carthaginoise, abondamment pourvue de rameurs, manquait de soldats. En un instant, sept de leurs vaisseaux furent pris. Le reste prit la fuite. On captura mille sept cents hommes. C’est après cette victoire, et avant que la nouvelle en soit parvenue à Messine, que le consul Tiberius Sempronius arriva dans cette ville.

Le roi Hiéron alla à sa rencontre. Passant sur le vaisseau du consul, il le félicita d'être arrivé sans incident avec ses navires et son armée et lui souhaita une heureuse traversée en Sicile. Puis il l'informa de la situation de l'île, des buts des Carthaginois, et promit de servir les Romains avec zèle. Il s'engagea à fournir gratuitement du blé et des vêtements aux légions et aux équipages du consul. Un grand danger, disait-il, menaçait Lilybée et les autres villes maritimes. Les esprits y étaient avides de changements. Le consul crut devoir se porter sur-le-champ avec sa flotte sur Lilybée. Celle du roi partit avec lui. Ils apprirent en mer la prise des vaisseaux ennemis. A son arrivée à Lilybée, le consul congédia Hiéron et sa flotte. Après avoir laissé un préteur défendre les côtes de la Sicile, il passa à Malte, alors au pouvoir des Carthaginois. On lui livra Hamilcar, fils de Gisgon, commandant des troupes, deux mille soldats, la place et l'île entière. Quelques jours plus tard, il revint à Lilybée. Les prisonniers furent vendus, sauf les notables. Lorsque Sempronius crut la sécurité de la Sicile assurée, il se dirigea vers les îles de Vulcain où il y avait, disait-on, une flotte carthaginoise. Mais les ennemis étaient partis ravager les côtes de l'Italie et leurs dévastations sur le territoire de Vibo avaient effrayé Rome. Au moment où le consul regagnait la Sicile, il reçut une lettre du sénat qui lui apprenait l'arrivée d'Hannibal et l'appelait au secours de son collègue. Il fit aussitôt embarquer l'armée qu'il envoya à Ariminum, chargea le lieutenant S. Pomponius, avec vingt-cinq vaisseaux, de défendre Vibo et laissa au préteur M. Aemilius une flotte de cinquante bâtiments. Lui-même, avec dix navires, rejoignit Ariminum. De là, il s'avança avec son armée vers la Trébie et rejoignit son collègue.

L'union de toutes les forces romaines contre Hannibal semblait être un gage de salut. Cependant l'un des consuls, abattu par sa blessure, voulait gagner du temps et l'autre était pressé. Tout le terrain entre la Trébie et le Po était occupé par les Gaulois qui se déclareraient pour le vainqueur. Les Romains ne leur demandaient que de rester neutres. Mais Hannibal disait qu'ils l'avaient appelé en Italie pour être leur libérateur. Pour nourrir son armée, il envoya des troupes ravager le territoire jusqu'aux rives du Po. Incapables de résister, les Gaulois implorèrent le secours des Romains. Cornelius les trouvait suspects. Sempronius, au contraire, pensait qu’on devait intervenir. Il emmena sa cavalerie, des fantassins et des archers au-delà de la Trébie pour défendre les terres des Gaulois. Cette troupe rencontra celle d'Hannibal chargée de butin. Elle l'attaqua à l'improviste. Il s'ensuivit un engagement très disputé mais l'avantage parut pencher du côté des Romains. Le consul était transporté de joie. Il venait de ranimer le courage des soldats. Tous, sauf Cornelius, réclamaient la bataille. Plus affecté au moral qu'au physique, il redoutait la mêlée. Mais Sempronius insistait. C’était le sol natal qu’il fallait défendre. Il était aussi aiguillonné par l'approche des comices qui pouvaient remettre à d'autres consuls le soin de la guerre et donc l'occasion d’avoir pour lui seul la gloire d'un succès pendant la maladie de son collègue. Malgré les conseils de Cornelius, il ordonna aux soldats de se tenir prêts. Hannibal pensait que la prudence était le parti le plus sûr pour l'ennemi et ne se doutait pas que les consuls agiraient avec légèreté. Mais il espérait que la chance lui fournisse l'occasion de frapper un grand coup.

Les soldats romains étaient peu aguerris, le meilleur des deux généraux était hors d'état de combattre et rien n'avait encore refroidi l'enthousiasme des Gaulois. Cela lui fit espérer une bataille prochaine. Il était résolu à la provoquer lorsque ses espions gaulois lui rapportèrent que les Romains se disposaient au combat. Il se mit alors à chercher un lieu pour une embuscade. Entre les deux armées coulait un ruisseau encaissé entre des rives couvertes de broussailles. Hannibal y posta son frère Magon avec cent cavaliers et cent fantassins. A l'aube, il ordonna à la cavalerie numide de passer la Trébie, de harceler les avant-postes romains et d'entraîner l’ennemi en deçà de la rivière. Sempronius fit avancer toutes ses troupes, tant il était avide de livrer bataille. Ce jour-là, il y avait de la brume et il tombait de la neige. Les hommes et les chevaux étaient gelés. Bientôt ils entrèrent dans l'eau afin de poursuivre les Numides et ils en eurent jusqu'à la poitrine. A mesure qu'ils en sortaient, ils sentaient leurs membres si engourdis qu'ils pouvaient à peine tenir leurs armes. Et ils étaient épuisés. Les soldats d'Hannibal, qui avaient allumé des feux devant leurs tentes et pris leur repas, se rangèrent en bataille. Hannibal plaça en première ligne huit mille Baléares et son infanterie lourde. Il mit sur les ailes dix mille cavaliers et ses éléphants. Le consul répartit sa cavalerie sur les ailes de son infanterie composée de dix-huit mille Romains, de vingt mille Latins et d'auxiliaires cénomans, les seuls Gaulois restés fidèles.

L'action fut engagée par les Baléares. La cavalerie romaine fut écrasée par une grêle de traits. Les éléphants, dont l'aspect et l'odeur effrayaient les chevaux, répandaient le désordre. Les fantassins carthaginois luttaient contre des ennemis épuisés de faim et de fatigue et engourdis par le froid. Les Baléares se retournèrent vers les fantassins romains et les éléphants se portèrent sur le centre. Magon, qui avait vu les Romains dépasser son embuscade, arriva par derrière et sema la consternation. L’armée romaine soutint un moment le choc des éléphants. Des vélites leur firent tourner le dos en leur lançant des javelines puis, se précipitant derrière eux, ils les frappèrent sous la queue, là où leur peau est plus vulnérable. Hannibal ordonna de les diriger contre les auxiliaires gaulois. La déroute de ceux-ci fut immédiate. Dix mille hommes s'ouvrirent un passage à travers le centre de l'armée africaine et se réfugièrent à Plaisance. Les autres cherchèrent à s'échapper d'un côté ou d'un autre. Ceux qui coururent vers la rivière se noyèrent. Ceux qui s'étaient dispersés prirent la route de Plaisance sur les traces du corps d'armée en retraite. D'autres réussirent à traverser la Trébie. Le froid fit périr beaucoup de chevaux et presque tous les éléphants. Les Carthaginois ne poursuivirent pas les Romains au-delà du fleuve et retournèrent dans leur camp. La nuit suivante, les débris des troupes romaines passèrent la Trébie sur des radeaux. Scipion conduisit sa division à Plaisance. De là, il gagna Crémone pour que le cantonnement de deux armées ne soit pas à la charge d'une seule colonie.

A Rome, on croyait voir déjà l'ennemi marcher sur la ville lorsqu'on vit arriver Sempronius qui était parvenu à s'échapper. Il tint les comices puis retourna à ses cantonnements. Les Romains étaient sans cesse inquiétés par les Numides, les Celtibères et les Lusitaniens qui erraient partout. Le ravitaillement était intercepté sauf celui qui arrivait par le Po sur des barques. Il y avait près de Plaisance un marché défendu par de solides murailles et une forte garnison. Hannibal attaqua de nuit mais ne réussit pas à tromper la vigilance des gardes. Au point du jour, le consul arriva avec sa cavalerie. Hannibal fut même blessé. Après quelques jours de repos, sa blessure à peine cicatrisée, il se remit en campagne pour attaquer Victumulae, autre marché fortifié par les Romains. La crainte du pillage y avait rassemblé la population des campagnes. Cette multitude, animée par l’exemple de la garnison de Plaisance, courut aux armes. Mais, comme il y avait d'un côté une foule sans discipline et de l'autre des soldats sûrs d’eux, elle fut mise en déroute. Le lendemain la place capitula. Les vainqueurs pillèrent la ville. Telles furent, pendant l'hiver, les opérations d'Hannibal. Il donna quelque repos à ses soldats pendant les grands froids et, aux approches du printemps, quitta ses quartiers d'hiver et passa en Etrurie pour soumettre cette nation comme il l’avait fait pour les Gaulois et les Ligures. Au passage de l'Apennin, il fut surpris par une tempête.

Elle obligea les Carthaginois à s'arrêter. Ils se tinrent quelque temps assis, le dos tourné contre le vent. Tout à coup des éclairs brillèrent accompagnés de coups de tonnerre. Enfin, la pluie tomba à torrents et ils furent contraints de camper là où l'orage les avait surpris. Il était impossible d'établir les tentes. Peu après l'eau gela sur le sommet des montagnes et retomba en grêle neigeuse. Les soldats se couchèrent à terre, ensevelis plutôt qu'abrités sous leurs vêtements. Il succéda un froid si âpre qu'au moment de se relever ils étaient totalement engourdis. Ils restèrent deux jours en ce lieu. Il y périt beaucoup d'hommes, de chevaux, et sept des éléphants qui avaient survécu. Renonçant à passer l'Apennin, Hannibal revint vers Plaisance. Le lendemain, il s'avança contre l'ennemi à la tête de douze mille fantassins et de cinq mille cavaliers. Le consul Sempronius ne refusa pas le combat. L'action s'engagea avec acharnement. Au premier choc, les Romains repoussèrent les Carthaginois jusque dans leurs lignes et entreprirent de les assiéger. Hannibal, qui n'avait laissé près des retranchements que peu de troupes, resserra le reste vers le milieu du camp et commanda d’attendre son signal. Vers la neuvième heure, le consul, renonçant à forcer le camp, fit sonner la retraite. Hannibal en profita. Tout à coup il envoya sa cavalerie par la droite et par la gauche. Lui-même, au centre avec l'élite de son infanterie, s'élança hors des lignes. La nuit mit fin au combat. Hannibal se retira en Ligurie, et Sempronius à Lucques.

Pendant ce temps, Cn. Cornelius Scipion, envoyé en Espagne avec une flotte et une armée, avait aborder à Empories. Il soumit les Lacetani puis toute la côte jusqu'à l’Ebre. Sa réputation de clémence lui donna du crédit auprès de nations fières de leur indépendance. Il sut se les associer et en tirer des auxiliaires. Hannon commandait en deçà de l’Ebre. Voulant prendre l'offensive avant que toute la province l'ait abandonné, il vint camper en vue des Romains et leur présenta la bataille. Scipion l'accepta. Il savait qu'il aurait à lutter contre Hannon et contre Hasdrubal et il préférait les attaquer séparément. La victoire ne lui coûta pas de grands efforts. Le général carthaginois tomba au pouvoir des Romains. Cissis, une place voisine, fut également emportée. Le pillage du camp ennemi enrichit les soldats. On y trouva les biens les plus précieux de l'armée qu'on venait de battre et de celle d'Italie car elle avait laissé tout ce qui aurait pu l'embarrasser. Hasdrubal avait passé l’Ebre mais, informé du désastre de Cissis, il se dirigea vers la mer. Non loin de Tarragone, il rencontra les soldats de la flotte et les matelots dispersés dans la campagne. Il les repoussa jusqu'à leurs vaisseaux et repassa l’Ebre. Le consul, après avoir puni plusieurs capitaines de vaisseaux et laissé quelques troupes à Tarragone, revint à Empories. A peine il s'éloignait, qu'Hasdrubal était de retour. Il souleva les Ilergètes et ravagea les terres des alliés de Rome. Scipion sortit de ses quartiers d'hiver. Hasdrubal évacua de nouveau le pays en deçà de l’Ebre. Scipion attaqua les Ilergètes, les força à s’enfermer dans Atanagrum, leur capitale, et les y assiégea. Ils durent fournir plus d'otages et une contribution en argent.

Le consul marcha ensuite contre les Ausetani, assiégea leur ville et les Lacetani, venus au secours de leurs voisins, tombèrent dans une embuscade. Les assiégés n'étaient plus protégés que par l'hiver qui freinait les opérations du siège. Celui-ci dura trente jours pendant lesquels il y eut rarement moins de quatre pieds de neige. Elle avait tellement couvert les installations des Romains qu'elle devint une protection contre les feux lancés par les ennemis pour incendier les machines. Enfin, abandonnés par leur chef qui s'était réfugié prés d'Hasdrubal ils capitulèrent pour vingt talents d'argent. L'armée romaine retourna à Tarragone. Il y eut cet hiver-là un grand nombre de prodiges. Un enfant de six mois avait crié «Triomphe !» en plein marché, un taureau était monté à un troisième étage d'où il s'était jeté, on avait vu dans le ciel des feux en forme de vaisseaux, la foudre était tombée sur un temple, la lance d'une statue de Junon avait bougé, on avait vu des fantômes, il avait plu des pierres, un loup avait arraché l'épée d'une sentinelle. On consulta les livres de la Sibylle. Pour la pluie de pierres, on ordonna neuf jours de sacrifices. Une offrande en or de quarante livres fut portée dans le temple de Junon. Sur l'Aventin, une statue de bronze lui fut aussi consacrée. Il y eut des supplications générales dans tous les sanctuaires. On immola cinq grandes victimes au Génie de Rome et le préteur C. Atilius Serranus dut se lier par des voeux solennels au cas où, en dix ans, la situation de la république n'aurait point changé. Ces expiations et ces voeux, commandés par les livres Sibyllins, calmèrent les frayeurs superstitieuses.

Flaminius, le consuls désigné à qui le sort avait donné les légions en quartiers d'hiver à Plaisance, envoya à Sempronius l'ordre de conduire cette armée à Ariminum pour les ides de mars. C'est là qu'il voulait entrer en charge. Il n'avait pas oublié ses querelles avec le sénat lorsqu'il avait été tribun du peuple et consul. On avait exigé son abdication et on s'était opposé à son triomphe. Seul parmi les sénateurs, il avait défendu une loi présentée par le tribun du peuple Q. Claudius qui interdisait à tout sénateur d'avoir en mer un bâtiment qui renferme plus de trois cents amphores. Ce nombre suffisait au transport d’une récolte et le commerce était indigne de la dignité sénatoriale. Cette affaire avait attiré à Flaminius l'inimitié de la noblesse mais aussi la faveur du peuple et un nouveau consulat. Persuadé qu’on chercherait à le retenir à Rome, il prétexta un voyage et se rendit secrètement dans la province où devait l'appeler le consulat. Cela provoqua encore la haine des sénateurs exaspérés. Tous lui reprochaient de mépriser la tradition et la religion romaine. On voulut le rappeler pour le forcer à accomplir les cérémonies en usage. Il refusa. Peu de jours après, il entra en charge. Au moment du sacrifice, la victime, déjà frappée, s'échappa des mains des sacrificateurs et inonda de sang plusieurs assistants. Cela fut regardé comme un présage effrayant. Flaminius reçut les deux légions de Sempronius et les deux du préteur C. Atilius. L'armée se mit en marche à travers les sentiers étroits de l'Apennin pour gagner l'Etrurie.

 

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