Livre 25: 212 av. JC

Hannibal espéra tout l’été que la trahison lui ouvrirait les portes de Tarente. Dans le même temps, deux des douze peuples du Bruttium qui étaient passés aux Carthaginois revinrent aux Romains. D’autres auraient suivi leur exemple si T. Pomponius Veientanus, préfet des alliés, n'avait eu l'imprudence de se heurter à Hannon avec une troupe indisciplinée. Il y eut beaucoup de pertes. Ce qu'on regretta le moins, ce fut la prise du chef, un ancien collecteur d'impôts. La guerre traînait en longueur et les esprits variaient selon les succès. Il y eut alors à Rome une mode des dieux étrangers. De nombreuses femmes ne priaient plus à la manière des ancêtres. Des devins s'étaient emparés des esprits et leur nombre augmentait parmi les ruraux réfugiés en ville. Le sénat réprimanda les édiles de leur négligence mais, lorsqu'ils voulurent chasser la foule du forum, peu s'en fallut qu'ils ne soient repoussés. Le sénat chargea M. Emilius, préteur de la ville, d'éliminer ces superstitions. Il ordonna que quiconque aurait des livres de divination, des formules de prières ou un recueil des cérémonies de ces sacrifices, les apporte chez lui avant les calendes d'avril. Et il interdit de sacrifier d'après des rites nouveaux ou étrangers.

Les comices approchaient. Pour ne pas détourner les consuls de la guerre, on nomma dictateur C. Claudius Cento qui créa consuls Q. Fulvius Flaccus et Ap. Claudius Pulcher. Cette année-là, P. Cornelius Scipion, surnommé plus tard l'Africain, fut édile curule. Les tribuns du peuple s'opposaient à sa candidature parce qu'il n'avait pas l'âge légal mais ils durent céder devant le peuple. Les édiles célébrèrent les jeux romains avec magnificence et distribuèrent de l'huile. Des édiles plébéiens accusèrent quelques matrones d'adultère. Plusieurs furent exilées. Les jeux plébéiens furent célébrés pendant deux jours et un festin fut offert à Jupiter. Les nouveaux consuls furent chargés de la guerre contre Hannibal avec chacun deux légions. Le nombre total des légions s'éleva à vingt-trois. M. Postumius de Pyrgi s'opposa à ces levées et excita un mouvement qui faillit être sérieux. C’était un collecteur d'impôts aussi malhonnête que celui qui avait été fait prisonnier par Hannon. Comme le trésor public répondait des pertes en cas de tempête pour le matériel transporté aux armées, il avait inventé de faux naufrages. Il chargeait de marchandises sans valeur de vieux bâtiments hors de service, les faisait couler en pleine mer, ayant soin de tenir des barques prêtes pour sauver l'équipage, puis il affirmait que les marchandises perdues étaient considérables.

Un préteur avait dénoncé cette fraude au sénat. Toutefois elle n'avait été l'objet d'aucun décision, les sénateurs ne voulant pas se mettre mal avec les publicains. Deux tribuns, voyant que ces manoeuvres soulevaient l'indignation, condamnèrent Postumius à une amende de deux cent mille pièces d'argent. Le jour où le peuple devait voter, l'assemblée fut si nombreuse que le Capitole pouvait à peine contenir la foule. Postumius semblait n'avoir qu'une ressource, c'était que son parent C. Servilius Casca, tribun du peuple, intervienne. Casca était partagé entre la honte et la crainte. Voyant qu'il ne fallait pas compter sur lui, les publicains s'en prirent au peuple et aux tribuns. Finalement, le sénat fut convoqué. Les consuls firent leur rapport sur l'audace des publicains. Si le sang n'avait pas coulé, c'était grâce à la modération des magistrats. Le sénat déclara qu'il y avait eu attentat contre la République. Aussitôt deux tribuns du peuple portèrent contre Postumius une accusation capitale. Postumius donna une caution et ne comparut pas. Le peuple décida que si M. Postumius ne se présentait pas avant les calendes de mai, il serait exilé et ses biens vendus. Ensuite, les tribuns accusèrent de crime capital ceux qui avaient excité ce tumulte. La plupart s'exilèrent.

Les consuls avaient du mal à faire les levées. La jeunesse ne suffisait plus à former de nouvelles légions et à remplir les cadres des anciennes. Le sénat nomma deux commissions pour rechercher dans les villes, bourgs et marchés des jeunes gens libres assez forts pour porter les armes et les enrôler même s’ils n'avaient pas l'âge. Les tribuns devaient proposer une loi pour que ceux qui s’engageraient comptent leurs campagnes comme s'ils avaient dix-sept ans ou plus. On reçut une lettre par laquelle M. Marcellus exposait la demande des survivants de Cannes relégués en Sicile. Ils estimaient n'être pas plus coupables que leurs chefs qui, eux, n'avaient pas eu d'ennuis. Les armées de l'Allia et des Fourches Caudines n’avaient pas été déshonorées. On reprochait à celle de Cannes d'avoir eu peur quand cinquante mille hommes étaient morts. Ils voulaient prouver qu’ils n’étaient pas des lâches. Ti. Sempronius avait livré bataille avec des esclaves qui avaient été récompensés. Les anciens de Cannes voulaient être au moins traités comme les esclaves achetés pour cette guerre. La lettre de Marcellus fut lue au sénat mais cette assemblée décréta qu’elle ne pouvait confier le salut de la république à des soldats qui avaient abandonné leurs camarades au milieu du combat. Le sénat laissait le proconsul M. Claudius agir comme il le voulait pourvu qu'aucun de ces hommes ne soit exempté du service, ne reçoive de récompense militaire ni rentre en Italie tant qu'il resterait un seul ennemi. Ensuite on se préoccupa de réparations des murailles, des dons offerts aux dieux et de l'entretien des temples. Il y eut des prodiges et on consacra une journée à des prières publiques.

Le Tarentin Philéas était à Rome sous prétexte d'une ambassade. Il parvint à communiquer avec les otages tarentins. On les gardait mollement car ils n'avaient aucun intérêt à tromper les Romains. Philéas corrompit des gardiens et partit avec les otages. Les fugitifs furent repris et précipités de la roche Tarpéienne. A cette nouvelle, l'indignation fut générale dans les villes grecques d’Italie. Treize jeunes gens de la noblesse de Tarente formèrent une conspiration dont Nicon et Philémène étaient les chefs. Ils sortirent de la ville sous prétexte de chasse et allèrent trouver Hannibal. Celui-ci les combla de présents et, pour faire croire qu'ils étaient sortis pour faire du butin, il leur donna des troupeaux. A Tarente, leurs expéditions parurent normales. Ils rencontrèrent de nouveau Hannibal. Il fut convenu entre eux que les Tarentins conserveraient leurs lois, qu'ils ne paieraient aucun tribut, qu'ils ne recevraient pas de garnison et que les soldats romains seraient livrés aux Carthaginois. Philémène prit l'habitude de sortir souvent la nuit. Il revenait toujours avec du butin qu’il donnait aux gardes. On pensait que c'était par crainte des Carthaginois qu'il sortait de nuit. On s'habitua à lui ouvrir la porte à toute heure au signal qu'il donnait en sifflant. Hannibal pensa qu'il était temps d'agir. Son camp était à trois jours de marche et pour qu'il paraisse moins étonnant de le voir rester au même endroit, il feignait d'être malade. Les Romains ne songeaient plus à se méfier. Hannibal choisit dix mille hommes légèrement armés et se mit en marche.

Quatre-vingts cavaliers numides furent envoyés en avant. Il leur ordonna d’intercepter quiconque pourrait prévenir de leur marche. Hannibal alla camper à quinze milles de Tarente. Le bruit était parvenu à Tarente que des cavaliers numides ravageaient le pays. Le gouverneur romain se contenta d'ordonner à la cavalerie de les éloigner le lendemain. Hannibal se mit en marche au milieu de la nuit guidé par Philémène. Il avait été convenu que celui-ci, entrant avec son gibier par la petite porte habituelle, introduirait quelques soldats tandis qu'Hannibal s'approcherait de la porte Téménide. Arrivé près de la porte, Hannibal fit allumer un feu, comme convenu. Nicon lui renvoya son signal. Hannibal s'avança en silence avec ses troupes. Nicon surprit les gardes endormis, les égorgea et ouvrit la porte. Hannibal entra avec l'infanterie. De l'autre côté, Philémène approcha de la petite porte. La sentinelle ouvrit la porte. Deux jeunes gens portaient un sanglier. Philémène tua le garde qui admirait l'animal. Trente soldats entrèrent alors, tuèrent les autres gardes et l'armée s'avança. Les soldats retrouvèrent Hannibal au forum. Il envoya les Tarentins et deux mille Gaulois s'emparer des rues les plus fréquentées. Il leur ordonna d'égorger les Romains et de respecter les habitants. Il demanda aux jeunes Tarentins de calmer leurs compatriotes mais des cris retentissaient comme dans une ville prise d'assaut. Les Tarentins croyaient que les Romains pillaient la ville. Les Romains imaginaient à une sédition des habitants. Le gouverneur se fit conduire à la citadelle. Un clairon semait la terreur. C'était un clairon romain mais celui qui s'en servait était un Grec qui ne savait pas en jouer, de sorte que l'on ignorait pour qui et de qui venait le signal.

A l’aube, les Romains virent les Carthaginois et les Gaulois. Les Grecs comprirent que la ville était au pouvoir d'Hannibal. Les Romains échappés au massacre étaient réfugiés dans la citadelle. Hannibal ordonna aux Tarentins de se réunir sans armes. Il leur parla avec bienveillance. Il ordonna que chacun se retire chez soi et écrive son nom sur sa porte. Il allait piller les maisons qui ne porteraient pas d'inscription. Si quelqu'un écrivait un nom sur l'habitation d'un romain, il le traiterait en ennemi. Il congédia l'assemblée, donna le signal et les Carthaginois se précipitèrent pour piller les habitations romaines. Le lendemain, Hannibal mena son armée contre la citadelle. Mais il était impossible de s'en emparer par un assaut ou par un siège. Hannibal fit élever un retranchement entre la ville et la citadelle. Dès que les travaux furent commencés, les Romains tombèrent sur les travailleurs. Le détachement qui les couvrait se laissa repousser pour attirer les ennemis. Alors les Carthaginois parurent sur tous les points. Les Romains furent enfoncés et la fuite fut plus meurtrière que le combat. Dès lors rien n'arrêta plus les travailleurs.

On creusa un énorme fossé en deçà duquel on éleva un retranchement. A quelque distance, Hannibal voulut encore que l'on construise un mur afin que les Tarentins puissent se défendre contre les Romains. Il leur laissa une petite garnison. Lui-même alla camper sur le Galèse, à cinq milles de la ville. Il avait l'espoir d'emporter la citadelle quand un secours envoyé de Métaponte aux Romains releva leur courage. Ils tombèrent sur les travaux et les détruisirent. Hannibal dut renoncer. Il n'y avait plus d'espoir que dans un blocus mais la citadelle communiquait librement avec la mer tandis que la ville ne pouvait rien recevoir par cette voie. Les assiégeants craignaient la famine plus que les assiégés. Hannibal convoqua les notables de Tarente et leur exposa la situation. On ne pouvait pas prendre d'assaut la citadelle et le blocus ne donnerait rien tant que l'ennemi serait maître de la mer. Les bateaux tarentins étaient enfermés dans un bassin étroit. Hannibal, voyant les rues larges et plates, suggéra de les transporter sur des chariots jusqu’à la mer. Ce discours redonna l'espoir. Des chariots furent assemblés et attachés les uns aux autres. Des machines tirèrent les vaisseaux de l'eau. Puis, rassemblant chevaux et hommes, on se mit à l'oeuvre. Quelques jours après, une flotte tout équipée contournait la citadelle et jetait l'ancre à l'entrée du port.

Les prédictions de Marcius inspirèrent de nouvelles superstitions. Ce Marcius avait été un devin célèbre. Une de ses prédictions s'était réalisée et donnait du poids à l'autre. Dans la première, il avait annoncé la défaite de Cannes. La seconde était plus obscure: « Romains, si vous voulez chasser le fléau que vous envoient les contrées lointaines, je vous conseille de vouer à Apollon des jeux qui, chaque année, seront célébrés en son honneur. Que chaque citoyen y contribue. Le préteur, qui rendra la justice suprême au peuple et aux plébéiens, présidera ces jeux. Que les décemvirs fassent des sacrifices selon les rites grecs. Si vous accomplissez ces ordres, vous serez heureux, et vos affaires deviendront meilleures, car ce dieu exterminera vos ennemis qui se nourrissent de vos champs ». On mit une journée à expliquer cette prédiction. Le lendemain, on consulta les livres sibyllins sur les jeux et les sacrifices à faire en l'honneur d'Apollon. Le sénat décréta que des jeux seraient institués en l'honneur d'Apollon et qu’on donnerait au préteur douze mille livres d'airain pour les sacrifices. Les décemvirs devaient sacrifier selon les rites grecs, offrir à Apollon un boeuf et deux chèvres blanches et à Latone une génisse, toutes ces victimes ayant les cornes dorées. Le préteur, au moment de commencer les jeux, demanda au peuple d’apporter à Apollon son offrande. Telle est l'origine des jeux apollinaires. Le peuple y assista couronné de fleurs, les dames romaines firent des prières, on ouvrit les portes des maisons, on prit son repas en public et ce jour fut marqué par de nombreuses cérémonies.

Tandis qu'Hannibal était à Tarente et les consuls dans le Samnium, les Campaniens souffraient de la famine. Les armées romaines les avaient empêchés d'ensemencer leurs champs. Ils supplièrent Hannibal de faire transporter du blé à Capoue. Il leur envoya Hannon. Arrivé près de Bénévent, celui-ci fit transporter dans son camp tout le blé engrangé pendant l'été. Il informa Capouans du jour où ils devraient venir s'approvisionner. Les Campaniens agirent avec leur mollesse habituelle. Ils n'envoyèrent pas assez de chariots. Mécontent, Hannon leur fixa un autre jour pour venir prendre ce blé. Mais les Bénéventins prévinrent les consuls qui combinèrent un plan. Fulvius entra de nuit à Bénévent. Il apprit que deux mille chariots étaient arrivés au camp d'Hannon avec une foule en désordre et désarmée et que tout se faisait dans la confusion. Il dit aux soldats de se préparer pour la nuit suivante. Ils partirent à la quatrième veille et répandirent une grande terreur mais les Carthaginois défendirent leurs retranchements. Il y eut beaucoup de victimes. Le consul estima qu'il valait mieux bloquer le camp d'Hannon avec l'aide de l'autre consul. Il avait fait sonner la retraite quand on entendit des cris. Vibius Accaus, chef d'une cohorte de Péligniens, jeta un drapeau à l’intérieur du camp et s'élança contre les Carthaginois suivi de ses hommes. Un tribun reprocha aux Romains de laisser aux alliés l'honneur de la victoire. Un centurion prit une enseigne et s'élança. Sa légion se précipita à sa suite. Le consul poussa alors le reste de l’armée. Ce fut un massacre. Il y eut plus de dix mille ennemis tués. Il y avait aussi un immense butin qu'Hannon avait fait sur les alliés du peuple romain.

Hannon s’enfuit vers le Bruttium. Les Campaniens informèrent Hannibal que les deux consuls étaient à Bénévent, à une journée de marche de Capoue. S'il ne venait à leur secours, la ville tomberait au pouvoir des Romains. Hannibal promit de veiller à la sûreté des Campaniens et leur envoya deux mille cavaliers. Les Romains n'oubliaient pas Tarente. Le lieutenant C. Servilius pénétra, malgré la vigilance des ennemis, dans son port avec quelques vaisseaux chargés. La garnison était forte, depuis qu’on y avait fait passer les troupes de Métaponte. Les Métapontains étaient passés à Hannibal, suivi par les gens de Thurium. Ils étaient tous originaires d'Achaïe et surtout indignés par le massacre des otages. Les parents de ces malheureux avaient fait savoir à Hannon et à Magon qu'ils leur livreraient leur ville. M. Atinius commandait une faible garnison et ne put rien faire. Après l'avoir fait embarquer, en reconnaissance de l'équité de son gouvernement, on ouvrit la ville aux Carthaginois. Les consuls firent passer leurs légions en Campanie pour détruire les blés et assiéger Capoue. Comme Bénévent ne devait pas rester sans garnison, ils ordonnèrent à Ti. Gracchus de s'y rendre avec la cavalerie et l'infanterie légère de Lucanie.

Gracchus, avant de partir, fit un sacrifice qui fut un sinistre présage. Deux serpents vinrent ronger le foie des victimes et disparurent. Sur le conseil des haruspices, le sacrifice fut recommencé. Les reptiles revinrent. Les haruspices déclarèrent que ce prodige concernait le général. Mais rien ne put détourner le coup fatal qui le menaçait. Un certain Flavus s'était mis à la tête des Lucaniens favorables à Rome puis changea d’avis. Il reçut de Magon l'assurance que, s'il livrait le général romain, les Lucaniens conserveraient leurs lois. Il le conduisit alors là où il se proposait d'amener Gracchus et lui dit de s'embusquer. Flavus se rendit ensuite auprès du général romain et prétendit être parvenu à persuader les préteurs de tous les peuples de Lucanie favorables à Carthage de revenir à l'alliance romaine. Mais ils désiraient rencontrer Gracchus. Il leur avait donc donné rendez-vous dans un lieu écarté. Gracchus, séduit par la vraisemblance du récit, partit du camp avec un escadron de cavalerie et tomba dans le piège. Magon envoya son corps à Hannibal. On dit que celui-ci lui fit élever un bûcher à l'entrée de son camp, que l'armée défila et qu'il honora cette cérémonie de toute la pompe possible.

Les consuls ravageaient le territoire de Capoue lorsqu'une sortie des habitants et de Magon les mit en déroute. Cela renforça l’orgueil des Capouans et rendit les consuls plus prudents. T. Quinctius Crispinus était ami avec un campanien nommé Badius qui, autrefois, avait été soigné chez lui. Badius parut aux postes avancés et le fit appeler. Crispinus s'attendait à une entrevue amicale mais le Campanien le défia au combat. Crispinus répondit qu’il ne voulait pas souiller sa main du meurtre d'un hôte et se retira. Mais Badius l’accusa de lâcheté. Crispinus hésita puis céda aux instances de ses compagnons qui le pressaient de réagir. Il demanda à ses chefs la permission de combattre hors des rangs puis monta à cheval et appela Badius au combat. Tous deux se chargèrent furieusement. Crispinus toucha Badius de sa lance et se précipita pour l'achever. Mais Badius se réfugia parmi ses compatriotes. Crispinus s'empara du cheval et des armes. Au milieu des applaudissements de ses compagnons d'armes, il fut conduit devant les consuls qui le félicitèrent. Hannibal vint camper près de Capoue. Romains et Carthaginois se battaient lorsqu'on vit arriver l'armée de Sempronius dont le questeur Cn. Cornelius avait pris le commandement. Tous crurent à l'arrivée d'un ennemi nouveau et on sonna la retraite des deux côtés. Les consuls, pour éloigner Hannibal de Capoue, partirent chacun de son côté, Fulvius pour Cumes, Claudius pour la Lucanie. Hannibal ne sut lequel poursuivre. Il se décida à marcher sur les traces de Claudius qui, après l'avoir promené de détours en détours, revint vers Capoue.

M. Centenius Penula avait été un centurion remarquable par sa taille et sa bravoure. Après son temps de service, il avait demandé au sénat le commandement d'un corps de cinq mille hommes sous prétexte qu’il connaissait toutes les ruses de l’ennemi. La promesse était osée mais on accepta. On lui avait donné huit mille hommes, romains et alliés. Il rassembla aussi beaucoup de volontaires et son armée était presque doublée lorsqu'il arriva en Lucanie. Mais la partie n'était pas égale entre un chef comme Hannibal et un centurion. L'action dura plus de deux heures. L'ardeur des Romains dura tant qu'ils virent leur chef à leur tête mais celui-ci succomba. Les Romains furent alors mis en déroute et, comme Hannibal leur avait coupé la retraite, à peine s'échappa-t-il un millier de soldats. Les consuls reprirent le siège de Capoue. Des greniers furent établis à Casilinum. On éleva un fort à l'embouchure du Vulturne. On mit une garnison dans celui que Fabius Maximus avait déjà construit afin d'être maître de la mer et du fleuve. On fit venir d'Ostie le blé de Sardaigne et celui qu’on avait acheté en Etrurie. Hannibal ne voulait pas négliger Capoue mais, encouragé par le succès dû à la témérité d'un chef romain, il attendait l'occasion d'en affronter un autre. Les Apuliens lui annoncèrent que le préteur Cn. Fulvius se sentait tellement en sécurité que ses troupes n'observaient plus aucune discipline. Hannibal se dirigea vers l'Apulie.

Fulvius était près d'Herdonée. A l'approche des Carthaginois, peu s'en fallut que ses soldats ne sortent aussitôt en désordre. Hannibal plaça trois mille hommes armés à la légère dans les bois d'alentour, avec ordre de sortir de leur embuscade au premier signal, et il chargea Magon d'occuper, avec deux mille cavaliers, les chemins par où il prévoyait que pourraient fuir les ennemis. Cela fait, il rangea ses troupes en bataille. Fulvius ne tarda pas à paraître, entraîné par l'aveugle impétuosité de ses hommes. Chacun, à sa fantaisie, courait ou s'arrêtait au hasard. La première légion et un corps d'alliés se formèrent sur une ligne qui présentait un front très étendu. En vain les tribuns crièrent-ils que l'ennemi l'enfoncerait sans peine. Dans l'armée d'Hannibal tout était différent. Les Romains ne purent soutenir le choc. Leur chef, aussi inapte que Centenius mais loin d'avoir son courage, prit la fuite avec deux cents cavaliers. Quant au reste de l'armée, on en fit un tel carnage que, de dix-huit mille hommes, il s'en échappa à peine deux mille. La nouvelle de ces défaites répandit dans Rome le deuil et l'épouvante.

C. Letorius et M. Metilius recueillirent les débris des deux armées. Ils devaient aussi rechercher les déserteurs. P. Cornelius fut chargé de faire de nouvelles levées. Ap. Claudius envoya D. Junius à l'embouchure du Vulturne et M. Aurelius Cotta à Pouzzoles, avec ordre de mettre dans le camp tout le blé que les navires apporteraient d'Etrurie ou de Sardaigne. Il retourna lui-même vers Capoue et trouva à Casilinum son collègue Q. Fulvius occupé des transports et des constructions nécessaires au siège. Alors tous deux investirent la place et rappelèrent le préteur Claudius Néron de Suessula. Ainsi les tentes de trois généraux s'élevèrent sous les murs de Capoue et trois armées l'attaquèrent, chacune de son côté. On commença par l'entourer d'un fossé et d'un retranchement. On construisit des forts proches les uns des autres et les sorties tentées par les habitants furent repoussées. On invita les Campaniens qui le voudraient à sortir de Capoue avec leurs biens et on promit la liberté à ceux qui auraient quitté la ville avant les ides de mars. Cette proclamation fut repoussée avec mépris. Hannibal échoua de nouveau devant la citadelle de Tarente. Il se tourna ensuite vers Brindes. C'est là que les députés campaniens vinrent le trouver. Hannibal leur répondit que les consuls n'oseraient même pas l'attendre. Pourtant, les députés purent à peine rentrer à Capoue.

Pendant ce temps, le siège de Syracuse fut terminé par le courage de l'armée et la trahison de quelques habitants. En effet, au commencement du printemps, Marcellus avait hésité entre tourner ses armes contre Agrigente où commandaient Himilcon et Hippocrate et continuer le siège de Syracuse. Il voyait que cette ville était imprenable. Cependant, il s'adressa, parmi les transfuges syracusains qui étaient dans son camp, aux personnages du plus haut rang. Il les engagea à sonder les dispositions de leurs partisans et à leur promettre la liberté s'ils livraient Syracuse. Un esclave des exilés parvint à s'introduire en ville et entama la négociation. Ensuite, plusieurs partisans de Rome se rendirent au camp dans des barques de pêcheurs et eurent des entretiens avec les transfuges. Ils se trouvèrent bientôt au nombre de quatre-vingts. Toutes les mesures étaient prises lorsque le projet fut révélé à Epicyde par un certain Attalus, déçu de n'avoir pas été mis dans le secret. On les fit tous mourir dans les tortures.

Un nouvel espoir apparut alors. Un lacédémonien nommé Damippus, envoyé par Syracuse au roi Philippe, avait été pris par la flotte romaine. Epicyde voulait le racheter. Marcellus ne s'y refusa point, la politique des Romains étant de rechercher l'amitié des Etoliens, alliés de Lacédémone. On choisit, pour traiter de ce rachat, un lieu à mi-chemin de la ville et du camp. Dans une des entrevues, un Romain, ayant observé le mur de près, vit qu'en cet endroit la muraille était moins élevée qu'on ne l'avait cru. On pouvait atteindre le sommet avec des échelles normales. Il fit part de ses observations à Marcellus mais comme il était impossible d'atteindre cette partie des remparts que sa faiblesse faisait garder avec soin, on attendit une occasion favorable. Elle fut offerte par un transfuge qui annonça que Syracuse allait célébrer la fête de Diane et qu'on allait boire beaucoup de vin en ville. A cette nouvelle, Marcellus choisit les centurions et les soldats les plus capables d'exécuter une entreprise si hardie, se munit secrètement d'échelles et ordonna au reste de l'armée d'être prête à marcher la nuit pour une expédition.

Lorsqu'il jugea que les assiégés dormaient, il conduisit mille hommes en silence jusqu'à l'endroit indiqué. Ils gagnèrent sans bruit le sommet de la muraille suivis par le reste des troupes. Les premiers assaillants étaient parvenus à l'Hexapyle au milieu d'une profonde solitude, la plupart des gardes étant ivres. Quelques-uns furent égorgés dans leurs lits. Près de là était une petite porte que l'on brisa. En même temps la trompette donna le signal. On était arrivé au quartier des Epipoles où les postes étaient nombreux. Au son des trompettes, aux cris des Romains qui occupaient les murailles et une partie de la ville, les sentinelles crurent que tout était perdu et s'enfuirent. Une grande partie des habitants ignoraient leur malheur parce qu'ils étaient gorgés de vin et que dans une ville aussi vaste le désastre d'un quartier ne pouvait être aussitôt connu des autres. Au point du jour, quand l'Hexapyle fut forcée, l'entrée de Marcellus avec toutes ses troupes réveilla les assiégés qui coururent aux armes.

Epicyde sortit de l'île de Nasos et se porta à la rencontre des assaillants qu'il espérait repousser sans peine. Mais quand il vit le quartier des Epipoles rempli d'ennemis, il se hâta de retourner vers l'Achradine. Marcellus, contemplant la ville à ses pieds, pleura de joie. Plein de la pensée que tout ce qu'il voyait allait devenir la proie des flammes, il voulut, avant d'attaquer l'Achradine, se faire précéder des Syracusains qui s'étaient réfugiés au camp romain dans l'espoir qu'ils pourraient déterminer les ennemis à rendre la ville. L'Achradine étaient gardée principalement par les transfuges qui, en cas de capitulation, n'avaient aucun espoir de pardon. Aussi Marcellus se tourna vers l'Euryale. C'était un fort placé sur une éminence, à l'extrémité de la ville la plus éloignée de la mer, dominant la route qui mène dans l'intérieur de l'île et bien situé pour recevoir des convois. Epicyde en avait confié la défense à Philodème d'Argos. Marcellus lui envoya Sosis, un des meurtriers du tyran, qui, après un long pourparler, revint dire que ce commandant demandait du temps pour délibérer. Il attendait qu'Hippocrate et Himilcon fassent approcher leurs troupes. Il ne doutait pas qu'une fois dans la citadelle, il ne leur soit aisé d'exterminer l'armée romaine.

Marcellus, voyant l'impossibilité de réduire l'Euryale, alla camper entre Néapolis et Tycha, craignant que dans des quartiers plus peuplés il ne soit impossible de retenir le soldat avide de butin. Les habitants le supplièrent de les protéger. Marcellus interdit d'exercer la moindre violence sur les personnes libres mais le reste fut laissé aux soldats. Philodème, qui n'avait plus d'espoir de secours, obtint de se rendre vers Epicyde, évacua le fort et le livra aux Romains. Pendant ce temps Bomilcar, profitant d'une tempête qui ne permettait pas à la flotte romaine de rester à l'ancre dans la rade, s'échappa du port avec trente-cinq vaisseaux, en laissa cinquante-cinq à Epicyde et aux Syracusains, cingla vers Carthage qu'il informa du danger et revint peu de jours après avec cent navires, ayant reçu d'Epicyde de grosses sommes tirées du trésor d'Hiéron. Marcellus, maître du fort Euryale, n'eut plus à craindre qu'une troupe introduite dans la citadelle ne surprenne ses soldats par derrière. Ensuite il investit l'Achradine, espérant réduire les assiégés par la faim. Pendant quelques jours on se tint en repos de part et d'autre mais l'arrivée d'Hippocrate et d'Himilcon fit que les Romains furent brusquement assaillis de tous côtés.

Hippocrate était venu camper près du grand port. De là, donnant le signal à la garnison de l'Achradine, il attaqua l'ancien camp romain où commandait Crispinus, tandis qu'Epicyde faisait une sortie contre les postes avancés de Marcellus. La flotte carthaginoise s'approchait aussi du rivage pour mettre Marcellus dans l'impossibilité d'envoyer du secours à Crispinus. Crispinus repoussa Hippocrate et le poursuivit. Marcellus refoula Epicyde dans la ville. A la guerre se joignit une épidémie qui obligea à suspendre les hostilités. Les chaleurs de l'automne et l'insalubrité du pays en étaient les causes. Les soins donnés aux malades propagèrent la contagion. L'habitude rendit si insensible qu'on négligeait même d’ensevelir les cadavres. Quelques-uns, préférant mourir par le fer, allaient attaquer les postes ennemis. La peste fit plus de ravages chez les Carthaginois que chez les Romains qu'un long siège avait acclimatés. Les Siciliens qui servaient dans l'armée ennemie se hâtèrent de regagner leurs villes. Mais les Carthaginois, qui n'avaient pas d'autre asile, périrent tous avec leurs chefs Hippocrate et Himilcon. Marcellus fit passer ses soldats dans la ville où le couvert et l'ombre apportèrent quelque soulagement. Cependant ce mal enleva beaucoup de monde dans l'armée romaine.

Bomilcar, reparti à Carthage avec sa flotte, y présenta la position des alliés de façon à faire espérer qu'on pourrait leur porter un secours efficace. Reparti avec cent trente vaisseaux et sept cents navires de charge, il eut le vent favorable pour passer en Sicile mais le même vent l'empêcha de doubler le cap Pachynum. Epicyde, craignant que la flotte ne reprenne la route de l'Afrique, laissa la garde de l'Achradine aux mercenaires et se rendit auprès de Bomilcar. Il le détermina à risquer la bataille. De son côté, Marcellus craignit de se trouver enfermé et, malgré l'infériorité du nombre de ses vaisseaux, voulut empêcher Bomilcar d'entrer à Syracuse. Bomilcar s'ébranla le premier et son avant-garde sembla prendre la haute mer pour doubler aisément le cap. Mais lorsqu'il vit la flotte romaine s'avancer contre lui, il fit voile vers la pleine mer, ordonna aux vaisseaux de charge de rentrer en Afrique et gagna Tarente. Epicyde, renonçant à soutenir le siège d'une ville à moitié prise, partit vers Agrigente. Dès que les Siciliens apprirent qu'Epicyde était parti et que Carthage avait abandonné la Sicile, on envoya des députés à Marcellus. On se mit d'accord pour abandonner aux Romains tout ce qui avait appartenu aux rois et pour laisser aux Siciliens le reste de l'île. Les députés siciliens expliquèrent aux Syracusains qu'ils pouvaient mettre un terme à leurs souffrances.

Les Romains n'avaient pris les armes que quand ils avaient vu la Sicile au pouvoir d'Hippocrate et d'Epicyde, ces représentants d'Hannibal. Ils désiraient la conservation de Syracuse, comme au temps d'Hiéron. Les habitants n'avaient rien à craindre mais s'ils laissaient échapper l'occasion de se réconcilier avec les Romains, il ne s'en présenterait peut-être jamais d'aussi favorable. Un assentiment général accueillit ce discours. On créa des préteurs avant de nommer les députés choisis parmi eux. Devant Marcellus, le chef de la délégation expliqua que ce n'était pas aux Syracusains qu'il fallait imputer la défection de la ville, mais à Hiéronyme. La paix avec Rome avait été troublée par des tyrans qui avaient opprimé les citoyens. Cela fut favorablement écouté par les Romains. Mais les transfuges, sûrs qu'on voulait les livrer aux Romains, communiquèrent leurs craintes aux mercenaires. Ils égorgèrent les préteurs et se répandirent en ville pour massacrer les habitants. Ils tuèrent au hasard et pillèrent tout ce qui tombait sous leurs mains. Finalement les mercenaires reconnurent que leur cause n’était pas celle des transfuges. Les députés envoyés à Marcellus les assurèrent que les Romains n'avaient aucun motif d'exercer sur eux des vengeances.

Parmi les officiers de l'Achradine était un Espagnol appelé Moericus. Avec les députés il y avait un auxiliaire espagnol qui, le trouvant seul, lui exposa la situation de l'Espagne. Tout y était au pouvoir des Romains. Moericus pouvait, en leur rendant service, obtenir le premier rang parmi ses concitoyens. S’il s'obstinait à soutenir un siège, il n’avait aucun espoir. Moericus fut touché par ces raisons. L'auxiliaire lui ménagea une audience secrète avec le général dont il reçut la parole. Moericus prétendit que, par prudence, il fallait partager les plus importants postes entre les commandants. Tous approuvèrent et le sort donna à Moericus la garde du quartier qui s'étendait de la fontaine Aréthuse à l'entrée du grand port. Il en informa les Romains. Marcellus fit remorquer de nuit un transport chargé de soldats à la hauteur de l'Achradine. Ils devaient débarquer en face de la porte voisine de la fontaine Aréthuse. Moericus introduisit les Romains comme convenu. A l’aube, Marcellus fit donner un assaut général pour attirer de son côté la garnison de la place et obliger celle de l'île à abandonner son poste. Au milieu du tumulte, on débarqua des hommes qui s'emparèrent sans mal de l'île laissée sans défenseurs. Les transfuges prirent la fuite. Marcellus, à la nouvelle que l'île était prise, qu'un quartier de l'Achradine était en son pouvoir et que Moericus s'était joint à ses troupes, fit sonner la retraite afin d’empêcher le pillage du trésor royal. Cela donna aux transfuges de l'Achradine le temps de s'échapper.

Les Syracusains, délivrés de toute crainte, ouvrirent les portes. Marcellus expliqua que, s'il avait assiégé Syracuse, c'était pour la délivrer de l'oppression. Cependant les travaux et les dangers qu'une longue résistance lui avait fait supporter n'étaient que peu compensés par la prise de la ville. Il envoya son questeur s'emparer du trésor des rois. La ville fut abandonnée au pillage mais on eut soin de placer des gardes aux portes des Syracusains passés du côté romain. Archimède, malgré le tumulte, fut trouvé les yeux fixés sur des figures qu'il avait tracées sur le sable et tué par un soldat qui ne le connaissait pas. Marcellus regretta cette mort et prit soin de ses funérailles. Le butin égala celui qu'on aurait pu trouver à Carthage. Quelques jours avant, T. Otacilius, à la tête de quatre-vingts navires, était entré dans le port d’Utique, y avait capturé des transports remplis de blé, avait ravagé le territoire et s’était rembarqué avec un immense butin. Il était revenu à Lilybée trois jours plus tard avec cent trente vaisseaux de transport chargés de blé et de provisions. Il avait aussitôt envoyé ces secours à Syracuse.

Depuis deux ans il ne s'était rien passé en Espagne. Les Romains décidèrent qu’il était temps de terminer la guerre. On pensait être assez fort pour cela avec le concours de vingt mille Celtibères soulevés pendant l'hiver. Les Carthaginois avaient trois armées. Hasdrubal et Magon avaient opéré leur jonction et leur camp était à cinq jours de marche des Romains. Plus près d'eux était Hasdrubal, dont l'armée était sous les murs d'Amtorgis. On jugea que le mieux était de diviser les troupes en deux corps. P. Cornelius marcha contre Magon et Hasdrubal avec les deux tiers de l'armée et Cn. Cornelius, avec le reste joint aux Celtibères, contre Hasdrubal. Ils partirent en même temps, les Celtibères formant l'avant-garde, et vinrent camper près d'Amtorgis. Là, Cn. Scipion s'arrêta et P. Scipion continua sa route. Hasdrubal s'aperçut qu'il y avait peu de Romains dans l'armée ennemie. Il traita secrètement avec les chefs celtibères et les paya pour partir. On leur offrait pour ne pas faire la guerre une somme aussi forte que pour la faire. Les Celtibères se retirèrent en disant qu'ils allaient défendre leurs foyers. Cn. Scipion jugea que le parti le plus sage était d'éviter tout engagement en plaine. Dans le même temps, P. Scipion se voyait exposé à un nouvel ennemi. C'était le jeune Masinissa, alors allié des Carthaginois. A la tête de la cavalerie numide, il ne cessa de le harceler. Les Romains étaient réduits à soutenir un siège qu'allait rendre plus dur l'arrivée d'Indibilis, s'il parvenait, avec huit mille Suessétans, à se joindre aux Carthaginois.

P. Scipion décida de marcher au-devant d'Indibilis. Les Romains avaient l'avantage quand les cavaliers numides apparurent. Puis survinrent par derrière les chefs carthaginois. Les Romains ne savaient de quel côté s'ouvrir un passage. P. Scipion reçut un coup de lance. Sa mort entraîna la déroute des soldats. Pas un n'aurait survécu si la nuit n’était survenue. Les généraux carthaginois conduisirent leurs troupes en toute hâte vers Hasdrubal dans l'espoir de terminer la guerre par cette jonction. Les Romains n'avaient pas encore reçu la nouvelle du désastre mais ils avaient un mauvais pressentiment. Cn. Scipion pensa que le plus sage était de s'éloigner. Il fit une longue route de nuit à l'insu des ennemis. A l’aube, quand son départ fut connu, les Carthaginois envoyèrent les Numides en avant. Avant la nuit, ils atteignirent les Romains et les harcelèrent. Obligée de se défendre en avançant, l'armée ne put faire beaucoup de chemin. La nuit approchait. Scipion gagna une hauteur. Lorsque trois armées s'avancèrent, Scipion, reconnaissant l'impossibilité de la résistance chercha de quoi faire un rempart. Mais la hauteur était nue et la pente douce. On prit les harnais des bêtes de somme, on les attacha aux ballots et les vides furent remplis avec les bagages. Le retranchement arrêta un temps les Carthaginois mais le camp fut finalement forcé. Cn. Scipion fut tué la huitième année de son arrivée en Espagne, vingt-neuf jours après son frère. La douleur que causa leur mort ne fut pas plus vive à Rome que dans l'Espagne entière. L'armée semblait anéantie et l'Espagne perdue.

II y avait dans l'armée un chevalier romain, L. Marcius. Ce jeune homme, après avoir recueilli les débris de l'armée et les avoir renforcés de tout ce qu'il put tirer des garnisons, en forma un corps assez considérable à la tête duquel il se réunit à T. Ponteius, lieutenant de P. Scipion. Les soldats lui donnèrent le commandement. A la nouvelle qu'Hasdrubal s'avançait, les soldats furent pris de désespoir. Tout à coup les trompettes et les cris des ennemis se firent entendre. La colère succéda au désespoir. Les Romains fondirent sur les Carthaginois qui avançaient négligemment et qui furent surpris de voir tant d'ennemis se lever contre eux après la perte d'une armée presque entière. Ils lâchèrent pied. Les Romains en auraient fait un massacre si Marcius ne s’était hâté de faire sonner la retraite. Les Carthaginois, voyant qu'on ne les poursuivait pas, attribuèrent cela à la peur des Romains et regagnèrent leur camp lentement. Ils mirent une égale négligence à le garder. Informé de leur insouciance, Marcius voulut les attaquer dans leurs retranchements. Les soldats accueillirent avec joie ce projet. On passa le reste de la journée à apprêter ses armes. A la quatrième veille, on se mit en marche.

A six milles du camp le plus proche était un autre corps de troupes carthaginoises. Une vallée boisée l’en séparait. Une cohorte romaine s’y embusqua. Le reste des troupes fut conduit en silence vers le camp voisin et y pénétra sans obstacle. Tout à coup les trompettes sonnèrent et les Romains crièrent. Ceux qui s'enfuirent tombèrent dans l’embuscade. Ils furent massacrés jusqu'au dernier. Les Romains attaquèrent rapidement l'autre camp. Là, une partie des soldats s'était dispersée pour aller au fourrage et on trouva encore plus de négligence. Les soldats désarmés furent surpris par les Romains et ne purent défendre l'entrée de leur camp. La vue des boucliers romains couverts de sang, indice de la première défaite des Carthaginois, jeta la terreur. Les ennemis s'enfuirent au hasard après avoir perdu beaucoup des leurs. Ainsi, dans l'espace d'une nuit et d'un jour, L. Marcius força deux camps carthaginois. Trente-sept mille hommes furent tués. On conquit un butin immense dont un bouclier d'argent de cent trente-huit livres où l'on voyait le portrait d'Hasdrubal le barcide. Jusqu'à l'incendie du Capitole, on conserva un bouclier qu'on appelait le bouclier de Marcius. L'Espagne jouit quelque temps d'une grande tranquillité. Les deux partis craignaient d'en venir à une action décisive.

Pendant ce temps Marcellus fit transporter à Rome les statues et les tableaux dont abondait Syracuse. Ce fut l'époque où l'on admira pour la première fois les productions des arts de la Grèce. Marcellus reçut des députés de toutes les cités siciliennes. Les peuples qui étaient entrés dans l’alliance romaine avant la victoire furent traités comme des alliés fidèles. Ceux que la crainte avait forcés à se rendre subirent la loi du vainqueur. Il restait cependant aux Romains, vers Agrigente, des ennemis nombreux. A leur tête étaient Epicyden Hannon et un chef qu'Hannibal avait envoyé remplacer Hippocrate. C'était un Libyophénicien d'Hippone appelé Muttinès. Epicyde et Hannon lui donnèrent le commandement des Numides auxiliaires avec lesquels il fit de tels ravages qu'il remplit toute la Sicile du bruit de son nom. Aussi les deux généraux, enhardis par ces succès, sortirent-ils d’Agrigente et campèrent auprès du fleuve Himère. Marcellus prit position près de l'ennemi afin d'observer ses mouvements. Muttinès passa le fleuve et attaqua les postes avancés.

Rappelé par une sédition des Numides, il partit apaiser les rebelles, recommandant à ses collègues de ne rien faire pendant son absence. Cela les vexa. Hannon poussa Epicyde à présenter la bataille. Marcellus crut indigne de céder à des ennemis qu'il venait de vaincre. Il ordonna à ses soldats d'avancer. Tandis qu'il rangeait son armée en bataille, dix Numides accoururent lui annoncer que leurs compatriotes ne prendraient aucune part à l'action. Cette nation perfide tint sa promesse. Les Romains sentirent augmenter leur ardeur à la nouvelle que l'ennemi était abandonné de sa cavalerie. Les Carthaginois, de leur côté, furent épouvantés. Le combat fut court. On tua et on prit plusieurs milliers d'hommes, ainsi que huit éléphants. Tel fut le dernier combat de Marcellus en Sicile. Le vainqueur rentra ensuite à Syracuse. On touchait à la fin de l'année. Le sénat décida que Claudius présiderait les comices et que Fulvius resterait devant Capoue. Claudius nomma consuls Cn. Fulvius Centumalus et P. Sulpicius Galba.

 

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