Livre 26: 211-210 av. JC

Les consuls Cn. Fulvius Centumalus et P. Sulpicius Galba, ayant pris possession de leur charge aux ides de mars, consultèrent le sénat sur la conduite de la guerre. On prorogea le commandement de Q. Fulvius et d'Ap. Claudius, consuls de l'année précédente, et on leur enjoignit de ne pas quitter le siège de Capoue avant de l’avoir terminé. La réduction d'une ville si célèbre devait faire pencher de nouveau les esprits vers Rome. M. Marcellus reçut l'ordre de rester en Sicile pour terminer la guerre. Le sénat décréta que le service des soldats battus l’année précédente en Apulie, comme celui des fugitifs de Cannes, ne finirait qu'avec la guerre. On y ajouta l'interdiction d'hiverner dans les places fortes ou de construire des quartiers à moins de dix milles d’une ville. On mit sur pied vingt-trois légions. Le titre de propréteur que L. Marcius avait pris en écrivant au sénat, titre qu'il ne tenait ni du peuple ni de cette assemblée, choqua beaucoup de citoyens. C'était un exemple dangereux que l'élection des généraux par les armées. On décida de satisfaire sa demande de blé et de vêtements sans utiliser le titre de propréteur. On fut unanime pour demander au peuple quel général il voulait envoyer en Espagne.

Un autre débat occupait les esprits. C. Sempronius Blaesus avait mis Cn. Fulvius en accusation pour la perte de l'armée en Apulie. Il disait que ce n'était pas Hannibal mais leur propre chef qui l'avait vaincue. Ti. Sempronius, à la tête d'une armée d'esclaves, avait obtenu par la discipline qu'ils deviennent la terreur des ennemis. Cannes, Bénévent et d'autres villes avaient été par eux rendues au peuple romain. Cn. Fulvius avait eu sous ses ordres des citoyens. Par sa faute ils étaient devenus hautains avec les alliés, lâches devant les ennemis et n'avaient pu résister aux Carthaginois. Le général avait été le premier à fuir quand d’autres chefs avaient préféré périr. Cn. Fulvius était revenu seul à Rome annoncer la perte de l'armée. Les légions de Cannes avaient été déportées en Sicile. On infligeait la même peine aux légions de Cn. Fulvius et sa fuite resterait impunie ! L'accusé rejetait toute la faute sur les soldats. On le condamna d'abord à une amende puis on produisit des témoins qui attestèrent que c'était lui qui avait donné le signal de la fuite. L'assemblée, indignée, parla alors de peine capitale. L'accusé demanda pour défenseur son frère Q. Fulvius qui jouissait d'un grand crédit par l'espoir qu'il donnait de reprendre Capoue. Sur le refus des sénateurs qui trouvaient contraire aux intérêts de la république que Q. Fulvius s'éloigne de Capoue, l'accusé s'exila à Tarquinies et le peuple confirma cet exil.

Tout l'effort de la guerre était tourné contre Capoue. Son peuple ne supportait plus la famine et la place ne pouvait plus communiquer avec Hannibal. Les Campaniens tentèrent une sortie. Ils avaient l’avantage dans les combats de cavalerie. Les Romains sélectionnèrent les jeunes gens les plus lestes et leur donnèrent des boucliers courts et des javelots de vélites. Les cavaliers en prirent chacun un en croupe et les habituèrent à se tenir derrière eux et à sauter à terre au premier signal. On s'avança ensuite contre la cavalerie campanienne rangée en bataille. Au signal donné, les vélites mirent pied à terre, fondirent sur les escadrons ennemis et lancèrent leurs traits. Ils blessèrent beaucoup d'hommes et de chevaux mais l'ennemi fut surtout surpris. La cavalerie romaine se précipita sur les Campaniens effrayés, en fit un grand carnage et les poursuivit jusqu'aux portes de la ville. Dès lors Rome eut la supériorité complète. Hannibal était partagé entre le désir de prendre Tarente et celui de conserver Capoue. Il laissa finalement ses bagages dans le Bruttium et se dirigea vers la Campanie avec une partie de ses troupes et trente-trois éléphants. Il avait prévenu les assiégés du moment de son attaque afin qu'ils fassent une sortie. Cette manoeuvre causa aux Romains une grande frayeur. Ap. Claudius soutint l'effort des Campaniens, Fulvius celui d'Hannibal.

Sur les remparts, la foule frappait des vases d'airain comme on fait lors des éclipses. Appius repoussa aisément les Campaniens. Fulvius eut plus de mal contre Hannibal. La sixième légion fut repoussée par une cohorte espagnole qui, avec trois éléphants, pénétra jusqu'aux retranchements. Les gardes du camp tuèrent les éléphants aux portes qu'ils essayaient de franchir. Les corps de ces animaux, en comblant le fossé, formèrent une espèce de pont qui donna passage aux ennemis. Sur les cadavres se livra une bataille sanglante. De l'autre côté, les Romains durent surtout résister aux balistes placés sur la muraille. La blessure du général Ap. Claudius, atteint d’un javelot à l’épaule, ralentit leur fougue. Cependant les ennemis furent taillés en pièces devant la porte. Hannibal renonça à forcer le camp romain et se retira. Les légions brûlaient du désir de poursuivre les Carthaginois mais on sonna la retraite. Le medix tutique, magistrat suprême des Campaniens, était Seppius Loesius. Dans son enfance un haruspice avait annoncé qu'il parviendrait à la première dignité de Capoue. Sa mère avait répondu que ce serait mauvais signe pour les Campaniens ! Cette plaisanterie se réalisa. En effet, lorsqu’il n’y eut plus d’espoir, Loesius, à force de reprocher aux autres de trahir Capoue, obtint la magistrature et fut le dernier à l'exercer.

Hannibal décida de marcher sur Rome. On lui reprochait d'avoir laissé échapper l’occasion après Cannes. Par une attaque imprévue il pouvait espérer prendre une partie de la ville. Il craignait seulement que son départ ne soit le signal de la reddition de Capoue. Il envoya secrètement un Numide chargé d'une lettre puis s'empara des bateaux qui étaient sur le Vulturne, fit préparer des vivres pour dix jours et traversa le fleuve avant le jour. Fulvius fut averti et prévint Rome. Après des débats passionnés au sénat, on décida de laisser toute liberté d'action aux généraux devant Capoue. Le proconsul Q. Fulvius choisit quinze mille fantassins et mille cavaliers et leur fit passer le Vulturne. Assuré qu'Hannibal avançait par la voie Latine, il prit la voie Appienne. Hannibal ravagea le territoire de Sidicinum et poursuivit sa route par la voie Latine sur les terres de Suessula, d'Allifae et de Casinum en dévastant tout. De là, il arriva sur les bords du fleuve Liris où il trouva le pont rompu par les Frégellans pour retarder sa marche. Fulvius fut d'abord arrêté par le Vulturne, Hannibal ayant brûlé les bateaux. Lorsque l'armée eut passé sur des pontons, il continua sa route sans obstacle. Les soldats s'encourageaient les uns les autres à doubler le pas. Un courrier de Fregellae jeta la terreur dans Rome. Les réfugiés de la campagne avaient répandu l'agitation dans toute la ville. Les femmes couraient vers les temples et suppliaient les dieux d'arracher Rome aux mains des ennemis. Le sénat se tenait au forum, prêt à aider les magistrats. Des troupes furent placées dans la citadelle, dans le Capitole, sur les remparts et autour de la ville.

Dans ce tumulte, on apprit que Q. Fulvius était parti de Capoue avec son armée. Le sénat décida que son pouvoir serait égal à celui des consuls. Hannibal, se vengeant de la rupture du pont par la dévastation du territoire de Fregellae, traversa les plaines de Frusinum, de Ferentinum, d'Anagni et parut devant Tusculum. On lui en ferma les portes. Il descendit à Gabies puis s'avança sur Pupinia et vint camper à huit milles de Rome. Fulvius Flaccus entra à Rome avec son armée. Les consuls et le sénat se rendirent au camp et on délibéra. Hannibal installa son camp au bords de l'Anio, à trois milles de Rome. De là, il s'avança en personne à la tête de deux mille cavaliers du côté de la porte Colline. Il examina les remparts de la ville. Flaccus détacha quelques escadrons avec ordre de repousser la cavalerie ennemie. Les consuls ordonnèrent aux mille deux cents transfuges numides qui occupaient l'Aventin d'intervenir, jugeant qu'il n'y avait pas de meilleures troupes pour combattre au milieu des jardins et des chemins creux dont ce quartier était rempli. Plusieurs Romains, les voyant descendre à cheval de la citadelle crurent que l'Aventin était pris. Cela provoqua un grand désordre. Chacun se réfugiait dans les maisons et accablait de pierres ses propres concitoyens. Les Romains furent vainqueurs dans le combat de cavalerie et les Carthaginois repoussés. Comme il fallait réprimer les mouvements qui naissaient sans motifs, on rendit le pouvoir à tous ceux qui avaient été dictateurs, consuls ou censeurs pour l'exercer jusqu'à la retraite de l'ennemi.

Le lendemain, Hannibal rangea ses troupes en bataille. Les Romains ne refusèrent pas le combat mais une pluie battante jeta un tel désordre qu’ils se retirèrent tous dans leur camp. Le lendemain, les armées s'avancèrent en bataille au même endroit. Un ouragan les sépara et dès qu'elles furent rentrées dans leurs lignes le calme revint. Deux choses diminuèrent encore l'espoir d'Hannibal. D'abord la nouvelle que des soldats romains partaient renforcer l'armée d'Espagne, ensuite celle que le champ où il était campé venait d'être vendu sans que cela en ait diminué le prix. Finalement, il se dirigea vers le bois sacré de Féronie où se trouvait un temple célèbre par ses richesses. Hannibal le dépouilla de ses trésors puis se porta vers le détroit et jusqu'à Regium. Capoue apprit qu'elle était livrée à elle-même. Flaccus promit que tout citoyen de Capoue qui passerait dans son camp serait en sécurité. Personne ne bougea mais rien n'était décidé. Tout reposait sur Bostar et Hannon, les chefs de la garnison carthaginoise. Ils écrivirent à Hannibal pour lui reprocher de les avoir trahis. Les lettres furent données à des Numides qui se réfugièrent au camp de Flaccus. La famine qui régnait à Capoue rendait plausible leur désertion mais la maîtresse d'un des transfuges arriva au camp et déclara au général romain qu’ils étaient porteurs de lettres pour Hannibal. Le transfuge avoua, livra les lettres et révéla que d'autres Numides erraient dans le camp. Soixante-dix furent pris et battus de verges. On leur coupa les mains et on les fit rentrer à Capoue. Cela abattit le courage des Campaniens.

Le peuple obligea Loesius à assembler le sénat. Tous voulaient envoyer des ambassadeurs aux généraux romains lorsque Vibius Virrius, à l’origine de la révolte contre Rome, rappela comment ils avaient fait périr la garnison romaine. Il refusait de figurer dans le triomphe d’Ap. Claudius et de Q. Fulvius en attendant d’être exécuté. Il ne verrait pas non plus la destruction de sa patrie. Il invita ceux qui pensaient comme lui à un festin qui devait se terminer par un suicide collectif. Il fut suivi de vingt-sept sénateurs. Ils prirent tous le poison et se dirent adieu. Tous expirèrent avant qu'on ait ouvert aux ennemis les portes de Capoue. Le lendemain, une porte fut ouverte. On fit entrer une légion et deux escadrons d'auxiliaires sous la conduite du lieutenant C. Fulvius. Dès qu'on lui eut apporté les armes qui étaient dans la ville et qu’il eut placé des corps de garde à toutes les portes, il arrêta la garnison carthaginoise et ordonna aux sénateurs de se rendre au camp. A leur arrivée, on leur enjoignit de déclarer ce qu'ils possédaient d'or et d'argent. Vingt-cinq sénateurs furent emprisonnés à Cales et vingt-huit à Teanum. Fulvius et Claudius n'étaient pas d'accord sur le sort à leur réserver. Fulvius était pour les mesures de rigueur, Appius était disposé à pardonner et s’en remettait à la décision du sénat romain.

Mais Fulvius se rendit de nuit avec des cavaliers à Teanum et fit exécuter les prisonniers. De là il courut à Cales. Déjà les Campaniens étaient liés au poteau, lorsqu'un courrier arriva de Rome et lui remit une dépêche. Le bruit se répandit que c'était un ordre de renvoyer l'affaire au sénat. Fulvius prit la lettre, la mit sans l'ouvrir dans sa toge et ordonna au licteur d'agir selon la loi. Ainsi les détenus de Calès furent-ils suppliciés comme ceux de Teanum. Fulvius lut ensuite le sénatus-consulte, trop tard pour arrêter l’exécution qu'il avait précipitée volontairement. De retour à Capoue, il reçut la soumission d'Atella et de Calatia et sévit pareillement contre les instigateurs de la défection. On exécuta soixante-dix sénateurs. Trois cents nobles campaniens furent mis aux fers. D'autres moururent d’accidents divers. Les citoyens de Capoue furent vendus comme esclaves. Ensuite on délibéra sur le sort de la ville. Certains voulaient la raser. Toutefois, comme la terre était la plus fertile d'Italie, la ville fut conservée pour les cultivateurs. On garda les affranchis, les marchands et les ouvriers. Le territoire et les édifices publics devinrent propriété de Rome. Capoue ne fut plus qu'un lieu d'habitation sans sénat, ni assemblée, ni magistrats. Tous les ans un préfet viendrait de Rome rendre la justice. Ainsi fut réglé le sort de Capoue. Rome en tira une réputation de clémence dans l'esprit des alliés mais montra à l'ennemi qu'elle était aussi forte pour châtier des alliés infidèles qu'Hannibal était impuissant à protéger ceux qui se fiaient à lui.

C. Nero s'embarqua avec douze mille fantassins et mille cavaliers romains et auxiliaires à destination de l’Espagne. Il prit le commandement des troupes déjà sur place et se dirigea vers l'ennemi. Hasdrubal était campé près des Pierres-Noires, chez les Orétans. Nero s'empara de l'entrée du défilé. Hasdrubal, de peur d’être bloqué, promit que, si on le laissait partir, il quitterait l'Espagne avec son armée. Le général romain accepta avec joie. Hasdrubal demanda alors pour le lendemain une conférence pour fixer les modalités de ce départ. Dès qu'il l’eut obtenue, il ordonna à ses soldats de faire sortir de nuit les plus lourds bagages du défilé. L'entrevue eut lieu le lendemain mais Hasdrubal la fit repousser. Une nouvelle nuit donna le temps à d'autres soldats de s'échapper. Plusieurs jours passèrent ainsi à discuter et plusieurs nuits à cacher la retraite des Carthaginois. L'infanterie était sortie du défilé lorsqu’un brouillard épais apparut. Hasdrubal envoya prier Nero de remettre l'entrevue au lendemain, la religion interdisant ce jour-là aux Carthaginois toute occupation. Cette ruse ne fit naître aucun soupçon et le délai fut accordé. Aussitôt Hasdrubal sortit de son camp avec sa cavalerie et ses éléphants et gagna sans bruit une meilleure position. Quand le soleil dissipa le brouillard, les Romains virent le camp ennemi évacué.

Les Espagnols qui, après la défaite des Scipions, avaient abandonné Rome, ne revenaient pas sous sa loi mais il n'y avait plus de défections. Les Romains, depuis la chute de Capoue, tenaient leur attention fixée sur l'Espagne autant que sur l'Italie. On voulait renforcer l'armée, y envoyer un général, mais on ne savait qui. Comme les avis étaient partagés, le sénat renvoya aux comices l'élection du proconsul destiné à l'Espagne. On pensait qu’il y aurait des candidats. Cet espoir fut trompé. Les principaux citoyens se regardaient les uns les autres quand P. Cornelius, fils de celui qui avait péri en Espagne, jeune homme de vingt-quatre ans, se porta volontaire. Le suffrage unanime lui conféra le commandement de l'armée d'Espagne. Scipion parla devant l'assemblée de son âge, du commandement qu'on lui avait confié et de la guerre qu'il allait diriger de telle façon qu'il remplit ses concitoyens de confiance. Il n'était pas moins admirable par ses talents que par l’art de les faire valoir.

Ce qu'il proposait lui était suggéré par une inspiration divine. Soit il avait l’esprit religieux, soit il voulait assurer la prompte exécution de ses ordres en leur donnant l’aspect d'un oracle. Il ne faisait rien sans aller prier au Capitole. Cela fit croire à certains qu'il était issu des dieux et remit en crédit la fable autrefois répandue au sujet d'Alexandre le Grand. On attribuait sa naissance à un serpent monstrueux qu'on voyait dans la chambre de sa mère. Scipion eut l'habileté d'encourager ces croyances. Cette superstition détermina Rome à lui confier un commandement si important à son âge. On ajouta encore dix mille fantassins et mille cavaliers à l'armée d'Espagne. Scipion partit avec une flotte de trente galères et débarqua à Empories, ville grecque dont les habitants étaient originaires de Phocée. A Tarragone, il tint une assemblée des peuples alliés accourus de toute l'Espagne. Il mit dans ses discours autant de dignité que de persuasion. Il visita les villes alliées et les quartiers d'hiver de l'armée et félicita les soldats qui avaient su empêcher les ennemis de profiter de leurs succès. Les Carthaginois avaient des quartiers d'hiver séparés. Hasdrubal était vers Cadix, Magon au centre et Hasdrubal vers Sagonte.

A la même époque, la flotte carthaginoise venue de Sicile pour couper les vivres à la garnison romaine de Tarente affamait ses amis encore plus que ses ennemis. Les Romains pouvaient, par leur petit nombre, vivre des provisions faites à l'avance tandis que les Tarentins et la flotte n'avaient pas assez du blé qui leur arrivait. Les vaisseaux carthaginois reprirent la mer et Tarente vit leur départ avec plaisir. M. Marcellus revint de Sicile à Rome. Il rendit compte de ses actes au sénat et sollicita le triomphe. Il s'éleva des débats à ce sujet. On ne pouvait lui refuser le triomphe alors qu’on avait ordonné des prières publiques pour remercier les dieux des succès obtenus sous son commandement mais il ne pouvait triompher comme s'il avait achevé la guerre. On adopta un moyen terme et on accorda l'ovation. Il entra dans Rome avec un butin considérable. On vit les objets de luxe que la magnificence royale avait accumulés, des vases d'argent et d'airain, des meubles somptueux, des étoffes précieuses et des sculptures qui avaient décoré la ville. Huit éléphants étaient la preuve de la victoire sur les Carthaginois. On vit le syracusain Sosis et l'espagnol Moericus précédant Marcellus, des couronnes d'or sur la tête. L'un avait servi de guide aux Romains, l'autre leur avait livré la garnison. Chacun d'eux reçut le droit de cité et cinq cents arpents de terre. Les Espagnols passés du côté romain obtinrent une maison et des terres.

Après le départ de Marcellus, les Carthaginois débarquèrent huit mille fantassins et trois mille cavaliers numides en Sicile. Plusieurs villes se soulevèrent en leur faveur. Les Numides, commandés par Muttinès, dévastèrent les terres des alliés de Rome. L'armée romaine servait avec tiédeur: il ne manquait qu'un chef pour passer à la révolte. Le préteur M. Cornelius calma les esprits et fit rentrer dans le devoir les villes révoltées. Fulvius fut appelé à Rome pour les comices. Tous se tournaient vers T. Manlius Torquatus mais celui-ci refusa. Finalement le choix se porta sur M. Marcellus et M. Valerius Laevinus. On proposa de renouveler les jeux apollinaires et le sénat décréta qu’ils seraient annuels. On annonça plusieurs prodiges. En expiation, on fit des sacrifices et on ordonna des prières publiques. C. Claudius, flamine de Jupiter, fut privé de son sacerdoce pour avoir présenté les entrailles de la victime à l'envers. M. Valerius Laevinus partit assister à l'assemblée des Etoliens. Il montra que Rome traitait ses amis avec égards. Les Etoliens seraient les premiers parmi les alliés d'outre-mer s'ils étaient les premiers à s'allier avec Rome qui saurait bien forcer la Macédoine à évacuer les villes prises aux Etoliens et obliger les Acarnaniens à réintégrer la ligue étolienne. Ces promesses, appuyées par Scopas, magistrat suprême des Etoliens, et par Dorimachus, un de leurs chefs, déterminèrent les Etoliens.

Selon l'accord, les Etoliens devaient entrer en guerre contre Philippe par terre et les Romains leur fourniraient une aide de vingt quinquérèmes. Le pays entre Corcyre et l'Etolie reviendrait aux Etoliens et le butin formerait la part des Romains. Si les Etoliens faisaient la paix avec Philippe, ils devaient stipuler qu'elle ne serait ratifiée que si ce roi cessait toute hostilité contre Rome. Laevinus s'empara de l’île de Zante et soumit aux Etoliens deux villes d'Acarnanie. Alors, jugeant que Philippe était trop pris par la guerre avec ses voisins pour s’occuper de l’Italie, il se retira à Corcyre. Philippe apprit la défection des Etoliens à Pella où il passait l'hiver. Il ravagea les contrées voisines de l'Illyrie puis se tourna contre la Pélagonie. Après cela, songeant à la guerre contre les Etoliens, il descendit en Thessalie. II laissa Persée avec quatre mille hommes afin d’en fermer l'entrée. Quant à lui, il conduisit son armée en Thrace et dans le pays des Mèdes. Cette nation avait pour habitude de faire des incursions en Macédoine dès que le roi laissait le royaume sans défense. Il dévasta leurs terres. Scopas fit prendre les armes à la jeunesse étolienne et se disposa à porter la guerre en Acarnanie. Les Acarnaniens, inférieurs en forces et menacés par Rome, commencèrent par envoyer en Epire les femmes, les enfants et les vieillards. Les autres marchèrent au-devant de l'ennemi. Leur réaction avait ralenti l'ardeur des Etoliens. L'arrivée de Philippe les obligea à rentrer chez eux. Apprenant cela, il retourna à Pella.

Au printemps, Laevinus se rendit avec sa flotte à Naupacte et demanda aux Etoliens de le rejoindre devant Anticyre, ville de Locride, qui fut investie. Elle se rendit et fut remise aux Etoliens. Le butin revint aux Romains. C'est là que Laevinus apprit sa nomination au consulat et l'arrivée prochaine de Sulpicius, son successeur. M. Marcellus déclara qu'il ne ferait rien sans son collègue. Il savait que des Siciliens étaient dans les maisons de campagne de ses ennemis et faisaient croire qu'ils craignaient de parler contre lui en l'absence de son collègue. Aussitôt que Laevinus serait là, ils seraient introduits au sénat. Cela laissait libre cours aux rumeurs. On se plaignait surtout de la durée de la guerre. Une nuit, un incendie éclata au forum et fit de gros dégâts. Le temple de Vesta fut préservé par treize esclaves qui obtinrent pour cela la liberté. Le feu dura une nuit et un jour. Ce qui prouva que c’était un complot, c'est qu'il avait pris en même temps dans plusieurs endroits séparés. Le consul promit des récompenses à ceux qui feraient connaître les coupables. Cela décida un esclave à dénoncer les Calavius, ses maîtres, et cinq jeunes gens des meilleures familles de Capoue dont les pères avaient été exécutés par Q. Fulvius. On les arrêta, ils avouèrent sous la torture et furent exécutés. L’esclave Manus reçut la liberté et vingt mille livres d'airain.

Laevinus, de passage à Capoue, fut entouré par les Campaniens qui voulaient aller à Rome implorer le sénat de ne pas laisser Q. Fulvius Flaccus effacer jusqu'au nom de leur ville. Celui-ci répondit qu'il n'avait rien contre les Campaniens. Il les détestait seulement comme ennemis de l'Etat. Ils semaient l'insécurité dans les campagnes. Certains s'étaient réfugiés auprès d'Hannibal, d'autres n'étaient allés à Rome que pour l'incendier. Il trouvait imprudent de laisser les Campaniens venir. Laevinus leur permit pourtant de l'accompagner mais en leur faisant jurer qu'ils retourneraient à Capoue après avoir reçu la réponse du sénat. C’est ainsi qu'il fit son entrée à Rome. Laevinus exposa la situation en Macédoine et en Grèce. Philippe avait été repoussé en Macédoine. On pouvait rappeler la légion destinée à le combattre, la flotte suffisait pour lui fermer l'entrée de l'Italie. Le sénat décida ensuite qu'un des deux consuls resterait en Italie contre Hannibal et que l'autre passerait en Sicile. Il y aurait vingt et une légions romaines sur pied. A Marcellus échurent la Sicile et la flotte, à Laevinus, l'Italie et Hannibal. Les Siciliens furent consternés de cette décision. En habits de deuil, ils entourèrent le sénat en disant qu’ils abandonneraient leur pays si Marcellus y revenait. Que ferait-il après les accusations portées contre lui ? Finalement, les consuls échangèrent leurs provinces.

Devant le sénat, les Siciliens, évoquèrent la fidélité de Hiéron envers Rome. Les tyrans Hiéronyme, Hippocrate et Epicyde leur étaient devenus odieux. Soixante-dix jeunes gens avait conspiré contre Epicyde et Hippocrate mais, trahis par la lenteur de Marcellus, ils avaient été mis à mort. C'était aussi Marcellus qui avait provoqué la violence d'Epicyde et d'Hippocrate en saccageant Leontium. Les notables avaient promis à Marcellus de livrer la ville mais il avait voulu la prendre de force. Il avait préféré devoir la prise de Syracuse au forgeron Sosis et à l'espagnol Moericus plutôt qu'aux Syracusains afin d’avoir un prétexte pour les dépouiller. Ils suppliaient les sénateurs de faire rendre au moins à leurs propriétaires les objets qu'on pourrait reconnaître. Marcellus voulut répondre en leur présence. On ne pouvait plus faire la guerre sans avoir les vaincus pour accusateurs. Il s'agissait moins d'examiner sa conduite que le châtiment que méritaient ces Grecs qui s’étaient révoltés contre Rome et avaient demandé l’aide des Carthaginois. On lui reprochait d’avoir repoussé les notables qui voulaient livrer la ville. L'humble condition de ceux qui lui avaient livré Syracuse était la preuve qu’il n'avait repoussé personne. Avant le siège, il avait tenté tous les moyens de pacification. Ce n'est qu'après leur échec qu'il avait utilisé la force. Il ne niait pas avoir dépouillé Syracuse mais il avait fidèlement rempli ses devoirs. Les débats furent longs. Le décret des sénateurs fut modéré. Il ratifiait ce que Marcellus avait fait tout en chargeant Laevinus de ménager les intérêts des Syracusains autant qu'il le pourrait. On lut le sénatus-consulte aux Siciliens puis ils furent congédiés avec des paroles bienveillantes. Avant de partir, ils prièrent Marcellus de les pardonner et d'accepter les Syracusains comme ses clients. Le consul accepta cette soumission.

Le sénat reçut ensuite les Capouans. Leur discours fut touchant mais leur cause était mauvaise. Ils ne pouvaient pas rejeter leur faute sur des tyrans mais la mort de leurs sénateurs leur paraissait une punition suffisante. Ils imploraient la liberté et la restitution de leurs biens. On hésita à convoquer Q. Fulvius mais il y avait au sénat des membres de l’expédition. On demanda l'avis de M. Atilius Regulus qui était présent lors du siège. Il raconta qu’après la prise de Capoue on avait cherché si des Campaniens avait mérité de Rome. On n’avait trouvé que deux femmes, Vestia Oppia et Faucula Cluvia, une ancienne courtisane. La première avait chaque jour sacrifié pour la victoire des Romains. L’autre avait fourni des vivres aux prisonniers romains. Les autres avaient montré contre Rome une haine égale à celle des Carthaginois. Ceux que Q. Fulvius avait fait exécuter ne se distinguaient des autres que par leur rang. Le peuple accepta que la décision du sénat ait force de loi. Un sénatus-consulte restitua leurs biens et leur liberté à Oppia et à Cluvia et les invita à venir à Rome. Chaque famille de Capoue fut l'objet d'un décret particulier. Les uns furent condamnés à la confiscation de leurs biens et vendus. D'autres furent jetés aux fers. Pour le reste, on distingua ce qui devait être mis en vente et ce qui devait être rendu. On restitua le bétail, sauf les chevaux, et les esclaves, sauf les mâles adultes. Ceux qui étaient restés à Capoue pendant le siège devaient quitter la province. Les Campaniens repartirent plus tristes qu'ils n'étaient venus en accusant l'injustice des dieux.

On s'occupa ensuite des levées. Les consuls ordonnèrent que les particuliers, selon leurs revenus, fournissent des rameurs qu'ils devaient payer et nourrir pendant un mois. L'indignation fut extrême. Epuisés par les impôts, les Romains n'avaient plus que le sol de leurs champs dévastés. Les ennemis avaient incendié leurs maisons. L’Etat avait enlevé les esclaves pour les enrôler. Rien ne pouvait les forcer à donner ce qu'ils n'avaient pas. On disait cela au forum, devant les consuls. Ceux-ci déclarèrent au peuple qu'ils lui donnaient trois jours pour réfléchir et cherchèrent une solution. Le quatrième jour, ils convoquèrent le sénat. On reconnut le bien-fondé de plaintes du peuple mais il n'y avait pas d'argent dans le Trésor et, sans flotte, on ne pouvait garder la Sicile et éloigner Philippe de l'Italie. Laevinus dit que les magistrats et les sénateurs devaient montrer l'exemple. Ils porteraient or, argent et monnaie de cuivre au Trésor public, ne gardant que leurs anneaux, la bulle d'or de leur fils et ce qu’il fallait pour la religion. Chaque père de famille ne conserverait que cinq mille as de cuivre monnayé. Cette contribution volontaire devait encourager les autres citoyens. Cet avis fut adopté à l'unanimité. C'était à qui ferait inscrire le premier son nom sur les registres. Les chevaliers imitèrent les sénateurs, et le peuple les chevaliers. Ainsi la République ne manqua ni de rameurs, ni d'argent pour les payer.

Carthaginois et Romains hésitaient entre crainte et espoir. Pour les Romains les revers d'Espagne étaient compensés par les succès en Sicile. Tarente était perdue mais Capoue avait été reprise. Philippe s'était déclaré leur ennemi mais ils s’étaient alliés avec les Etoliens et Attale, roi d'Asie. Ce qui inquiétait surtout Hannibal, c'était de voir que l'affaire de Capoue avait refroidi plusieurs peuples d'Italie. Il ne pouvait mettre des garnisons partout et retirer ses troupes, c'était abandonner ses alliés. Il décida de piller les places qu'il ne pouvait défendre pour ne rien laisser à l'ennemi. Cela lui aliéna non seulement les victimes, mais aussi ceux qui étaient menacés. Le consul romain ne laissait passer aucune occasion de faire rentrer dans le devoir les villes d'Italie. Les deux principaux citoyens de Salapia étaient Dasius et Blattius. Dasius était pour Hannibal. Blattius, qui favorisait le parti romain, parvint à le convaincre et ils livrèrent Salapia à Marcellus avec sa garnison de cinq cents Numides. C'était l'élite de la cavalerie carthaginoise. Ils se battirent en désespérés et se firent tuer presque tous. Après cela, Hannibal n'eut plus la supériorité que lui avait jusque-là donnée sa cavalerie.

La citadelle de Tarente ne tenait que grâce aux vivres qu'on lui envoyait de Sicile. Pour cela, une flotte de vingt navires restait devant Regium. Son commandant était D. Quinctius. Il rencontra la flotte tarentine. Celle-ci voulaient couper les vivres à leurs ennemis. Les Romains, en conservant la citadelle, voulaient prouver que c'était à la trahison qu'était due la perte de Tarente. Les deux flottes fondirent l'une sur l'autre. Les bateaux étaient resserrés dans un espace si étroit qu’on combattait comme sur terre. La lutte la plus remarquable fut celle de la galère de Quinctius contre celle de Nicon, un de ceux qui avaient livré Tarente à Carthage. Nicon tua Quinctius et la galère romaine tomba au pouvoir des Tarentins. La terreur se répandit sur la flotte à cette vue. Les navires fuirent en désordre. Les uns furent coulés, les autres gagnèrent la terre et furent la proie des habitants de Thurium et de Métaponte. Quant aux bâtiments de transport, la plupart purent gagner le large. Les ennemis ne furent pas aussi heureux à Tarente. Quatre mille hommes sortis de la ville pour s'approvisionner erraient dans la campagne. Livius, chef de la garnison romaine, envoya deux mille hommes contre eux. Les Tarentins furent taillés en pièces. Les Romains avaient eu l'avantage sur terre et les Tarentins sur mer.

Pendant ce temps Laevinus arriva en Sicile. Son premier soin fut de régler les affaires de Syracuse. Ensuite il marcha contre Agrigente, dernière forte garnison carthaginoise. La chance favorisa l'entreprise. Les Carthaginois avaient Hannon pour chef mais leur espoir était en Muttinès et ses Numides. Parcourant la Sicile, ils pillaient les alliés de Rome sans qu’on puisse leur interdire la sortie d'Agrigente. La gloire de Muttinès rendit jaloux Hannon qui finit par lui ôter le commandement pour le donner à son fils. Indigné de cet outrage, Muttinès contacta aussitôt Laevinus pour parler de la reddition d'Agrigente. Les Numides s'emparèrent de la porte qui donnait sur la mer et introduisirent les Romains. Hannon prit la fuite. Il abandonna aux Romains la Sicile que les Carthaginois leur disputaient depuis tant d'années et repassa en Afrique. Maître d'Agrigente, Laevinus fit exécuter les notables, vendit les autres avec le butin et envoya l'argent à Rome. Le bruit de la prise d'Agrigente, répandu dans toute la Sicile, fit pencher les esprits en faveur des Romains. En peu de temps vingt places furent livrées par trahison, six prises de force et quarante se rendirent volontairement. Le consul, après avoir puni ou récompensé les notables de ces villes, obligea les Siciliens à déposer les armes et à mettre leurs soins dans l'agriculture. Il voulait que l’île redevienne la ressource de Rome en cas de disette. Il emmena en Italie quatre mille brigands pensant qu'il serait imprudent de les laisser ces bandits empêcher la paix de s'affermir et qu'ils seraient utiles aux gens de Regium pour ravager les terres des Bruttiens. Ainsi se termina la guerre en Sicile.

En Espagne, au début du printemps, P. Scipion rassembla ses forces alliés à l'embouchure de l'Ebre. Il rappela aux soldats combien ils avaient aimé son père et son oncle. Il rappela aussi que souvent Rome, d’abord vaincue, avait fini par remporter la victoire. Elle avait subi des désastres mais la situation s’améliorait. Et c’était grâce au courage des soldats romains. Après avoir ainsi ranimé l'ardeur des troupes, il laissa M. Silanus avec trois mille hommes garder la contrée et passa l'Ebre avec le reste des troupes soit vingt-cinq mille fantassins et deux mille cinq cents cavaliers. Il résolut d'attaquer Carthagène, riche cité devenue l'arsenal où les ennemis avaient enfermé leurs provisions, leurs armes, leur argent et les otages. En outre, sa situation était avantageuse pour passer en Afrique. Scipion recommanda à C. Laelius de régler la marche de la flotte de manière à n'entrer dans le port qu'au moment où l'armée se montrerait du côté de la terre. Carthagène est sur un golfe situé vers le milieu de la côte d'Espagne, face au vent d'Afrique. Ce golfe s'avance dans les terres sur une longueur d'environ cinq cents pas. A l'entrée, une petite île forme un port abrité. Du fond sort une péninsule sur laquelle est bâtie la ville, bordée par la mer à l'orient et au midi. Au couchant, elle est fermée par un étang. Un coteau relie la ville au continent.

Scipion ne fit pas élever de retranchement. Il rangea ses vaisseaux dans le port comme pour annoncer un siège du côté de la mer. Il expliqua aux soldats qu’en prenant la ville, ils prendraient toute l’Espagne. De son côté Magon, chef des Carthaginois, voyant les Romains se préparer à l’attaque, rangea ses troupes. Il opposa deux mille hommes au camp ennemi, jeta cinq cents autres dans la citadelle, en posta cinq cents sur une hauteur tournée vers l'orient, et tint en réserve le reste de ses forces. Ensuite il fit ouvrir la porte et sortir les troupes qu'il avait disposées sur la route qui menait au camp. Les Romains soutinrent le choc. Non seulement ils repoussèrent les assiégés mais ils les poursuivirent de si près qu'ils manquèrent entrer dans la place. L'alarme fut grande en ville. La peur fit abandonner plusieurs postes et les murs restèrent sans défenseurs. Scipion, s'en apercevant, fit sortir toutes ses troupes pour marcher à l'assaut et ordonna d'apporter des échelles. Lui-même, à couvert sous les boucliers que trois soldats portaient devant lui, s'avança vers la ville. Dans le même temps la flotte attaqua du côté de la mer. Une grêle de traits tombait sur les Romains. Mais rien ne protégeait les remparts autant que leur hauteur. Peu d'échelles pouvaient en atteindre le sommet. Parfois les soldats, pris de vertige, se laissaient tomber. Scipion fit sonner la retraite.

Il fit relever les soldats fatigués par des troupes fraîches et recommencer l'attaque. La marée baissait. Instruit par des pêcheurs qu'au moment du reflux on pouvait arriver à gué au pied des murailles, il y conduisit une partie des troupes. Présentant comme un prodige un événement prévu, il ordonna aux soldats de suivre Neptune qui se faisait leur guide et de marcher au travers des eaux jusqu'au pied des remparts. Par terre, l'attaque était pénible. Mais par mer, les cinq cents hommes commandés pour cette attaque traversèrent la lagune sans peine et gagnèrent le sommet de la muraille qui n'était pas fortifiée à cet endroit. Les Romains pénétrèrent donc dans la ville et coururent vers la porte où étaient concentrés les efforts des deux partis. Les assiégés abandonnèrent les murailles. En même temps la porte céda et les Romains se précipitèrent. Magon essaya de se défendre mais, se voyant investi de toutes parts, il se rendit avec la citadelle et la garnison. Un signal fit cesser le carnage et les vainqueurs commencèrent le pillage qui produisit un immense butin. Dix mille hommes furent faits prisonniers. Scipion relâcha ceux qui étaient de Carthagène et leur rendit leur ville. Les artisans étaient deux mille. Il les déclara esclaves du peuple romain, avec espoir de recouvrer la liberté s'ils participaient aux travaux de cette campagne. Le reste des habitants et les esclaves servirent à recruter les équipages de la flotte renforcée de huit vaisseaux pris sur l'ennemi.

Scipion trouva les otages fournis par l'Espagne et en prit autant de soin que s'ils avaient été les enfants de nos alliés. Cette conquête mit en son pouvoir un grand nombre de machines de guerre et d'armes. On trouva aussi beaucoup d'or et d'argent en monnaie et en vaisselle qui fut remis au questeur C. Flaminius. On trouva encore quarante mille boisseaux de froment et deux cent soixante-dix mille d'orge. Soixante-trois vaisseaux furent pris dans le port, quelques-uns avec leur charge de blé, d'armes, de cuivre, de fer, de voiles, de cordages et autres agrès nécessaires à l'équipement d'une flotte. Scipion, laissant la garde de la ville à C. Laelius et aux soldats de marine, ramena les légions au camp. Il rendit grâce aux dieux et combla d'éloges les soldats. L'honneur était dû en particulier au premier était monté sur la muraille. Celui qui croyait avoir mérité cette récompense n'avait qu'à se nommer. Il s'en présenta deux, Q. Tiberilius, un centurion, et S. Digitius, un soldat de la flotte. Le débat fut vif et la contestation dégénéra. C. Laelius annonça que les soldats étaient sur le point d'en venir aux mains. Scipion attribua la couronne aux deux. Ensuite il distribua des présents au reste de l'armée. Voulant partager avec C. Laelius l'honneur du succès, il lui fit présent d'une couronne d'or et de trente boeufs.

Il fit ensuite appeler les otages espagnols. Scipion les rassura en leur disant qu'ils étaient au pouvoir du peuple romain et envoya des courriers inviter les parents à venir reprendre leurs enfants. Quant aux villes dont les députés étaient présents, il remit aussitôt les otages entre leurs mains. A ce moment une femme âgée, épouse de Mandonius, frère d'Indibilis, chef des Ilergètes, se jeta aux pieds du général et le conjura de recommander aux gardes le respect envers les femmes. Autour d'elle étaient les filles d'Indibilis, jeunes et belles, et plusieurs autres du même rang. Scipion confia les captives à la garde d'un officier de confiance et lui prescrivit de les traiter avec le respect que l'on doit aux épouses et aux mères de ses hôtes. Les soldats lui amenèrent une princesse d'une grande beauté. Scipion apprit qu'elle était fiancée à un chef celtibère nommé Allucius. Aussitôt il le fit appeler et lui adressa des paroles affectueuses. Il lui demanda de devenir l’ami du peuple romain qui avait respecté sa fiancée et la lui rendit. Le jeune homme prit la main de Scipion et pria les dieux de lui montrer sa reconnaissance. On introduisit ensuite les parents de la jeune captive. Ils avaient apporté, pour la racheter, une grosse somme d'argent. Voyant que Scipion la leur rendait sans rançon, ils le prièrent d'accepter la somme à titre de présent. Scipion accepta et en fit cadeau à Allucius pour ses noces. Celui-ci, de retour dans son pays, ne cessa de parler à ses compatriotes des vertus de Scipion. Il fit des levées parmi ses clients et revint retrouver Scipion à la tête de mille quatre cents cavaliers.

Une fois tout réglé, Scipion envoya Laelius porter à Rome la nouvelle de la victoire avec Magon et quinze sénateurs prisonniers. Il consacra les jours qu'il s'était proposé de passer à Carthagène à exercer les troupes. Le premier jour, les légions défilèrent devant lui. Le deuxième, elles nettoyèrent leurs armes. Le troisième, elles simulèrent une bataille. Le quatrième fut consacré au repos et le cinquième à de nouvelles manœuvres. Les équipages et les soldats de marine, gagnant la haute mer, éprouvaient la vitesse de leurs vaisseaux par des simulacres de combat naval. L'intérieur de Carthagène retentissait du bruit des ouvriers réunis dans les ateliers publics. Le général surveillait tout. Après avoir réparé les murailles et laissé une garnison, il partit et reçut sur sa route un grand nombre de députés. Il leur donna rendez-vous à Tarragone où il avait convoqué l'assemblée des alliés. Là, se rendirent les députés de presque tous les peuples qui habitaient en deçà de l'Ebre et plusieurs des provinces situées au-delà.

 

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