Livre 27: 210-207 av. JC

En Italie, le consul Marcellus, après avoir repris Salapia, enleva aux Samnites Marmoreae et Melès. Le butin fut laissé aux soldats. On trouva aussi deux cent quarante mille boisseaux de blé et cent dix mille d'orge. Ce succès fut compensé par la défaite subie, peu de jours après, près d'Herdonea. Le proconsul Cn. Fulvius avait un camp mal placé et mal gardé. Cela fut rapporté à Hannibal. Avec une armée sans bagages, il s'approcha de l’ennemi en ligne de bataille. Le Romain fit sortir ses troupes en hâte. Hannibal ordonna à ses cavaliers de faire un mouvement tournant pour attaquer le camp et les arrières de l’ennemi. Alors que, malgré ses pertes, l’infanterie romaine tenait bon, le bruit d'une charge de cavalerie derrière elle et les clameurs venant du camp firent se retourner les combattants des premiers rangs. Les uns se dispersèrent, les autres furent massacrés dont Cn. Fulvius lui-même. Le vainqueur s'empara du camp et du butin. Quant à Herdonea, Hannibal, pensant qu'elle ne lui resterait pas fidèle s'il s'éloignait, en envoya la population à Métaponte et à Thurii et brûla la ville. Il fit mettre à mort les notables qui avaient eu des entretiens avec Fulvius.

Le consul, passé en Lucanie, établit son camp près de Numistro. Il en sortit pour se ranger en bataille. Hannibal ne refusa pas la lutte. Longtemps la bataille resta égale et la victoire était incertaine quand la nuit sépara les combattants. Le lendemain, les Romains se remirent en ligne mais aucun ennemi ne s'avança. La nuit suivante, Hannibal partit en silence pour l'Apulie. Quand le jour révéla sa fuite, Marcellus suivit ses traces. Il l'atteignit à Venusia. Il y eut quelques jours de combats désordonnés, presque toujours favorables aux Romains. De là on mena les armées à travers l'Apulie. Hannibal partait de nuit à la recherche d'un endroit propre à une embuscade, Marcellus le suivait le jour. A Capoue, craignant que son armée, comme celle d'Hannibal, ne s’amollisse, Flaccus avait obligé ses hommes à se construire des habitations à l’extérieur. Elles étaient faites de planches et couvertes de chaume. Cent soixante-dix Campaniens, menés par les frères Blossius, complotèrent de les incendier. L'affaire fut dénoncée par des esclaves et on arrêta les gens compromis. Après enquête, ils furent condamnés et exécutés. Aux indicateurs on donna la liberté et dix mille as chacun. On permit aux habitants d’Acerrae de reconstruire leur ville. Ceux de Nuceria furent transportés à Atella dont les habitants avaient reçu l'ordre d'émigrer à Calatia.

Les élections consulaires approchaient. Marcellus ne pouvait lâcher d'un pas Hannibal qui reculait. Le mieux parut être de rappeler le consul Valerius de Sicile. Au même moment, des ambassadeurs du roi Syphax vinrent à Rome exposer les victoires qu’il avait remportées sur les Carthaginois. Leur roi, disaient-ils, ne détestait personne plus que les Carthaginois et n'aimait personne plus que les Romains. Il demandait l'amitié de Rome. Le sénat envoya à son tour au roi, avec des présents, trois ambassadeurs. Les présents étaient une toge et une tunique de pourpre, une chaise d'ivoire et une coupe d'or. Les ambassadeurs reçurent l'ordre d'aller voir d'autres petits rois d'Afrique. Pour eux aussi ils emportèrent des présents. A Alexandrie aussi, à Ptolémée et Cléopâtre, on envoya des ambassadeurs pour renouveler l'amitié de Rome. Ils leur portèrent, au roi une toge et une tunique de pourpre, avec une chaise d'ivoire, à la reine, un manteau brodé et un vêtement de pourpre. On annonça beaucoup de prodiges. A Tusculum un agneau était né avec une mamelle qui donnait du lait et le temple de Jupiter avait été frappé par la foudre. A Anagni la terre, frappée par la foudre, avait brûlé un jour et une nuit et, dans le bois sacré de Diane, des oiseaux avaient abandonné leurs nids. A Terracine, on avait vu dans la mer des serpents énormes qui s'ébattaient comme des poissons. A Tarquinies était né un porc à visage humain et à Capène des statues avaient sué du sang. On conjura ces prodiges par un sacrifice et un jour de prières à Rome.

Le consul M. Valerius, ayant confié son armée au préteur L. Cincius et envoyé M. Valerius Messalla, commandant de la flotte, en Afrique pour piller et observer ce que préparait Carthage, rentra à Rome, réunit le sénat et fit son rapport. Pas un Carthaginois ne restait en Sicile. La terre était enfin cultivée et portait des moissons pour ses cultivateurs et pour les Romains. Muttinès et d'autres personnes ayant rendu service à Rome furent reçus au sénat. Muttinès fut fait citoyen romain. Pendant ce temps, M. Valerius Messalla débarqua sur la côte africaine vers Utique. Après avoir pillé et fait beaucoup de prisonniers, il retourna en Sicile. On apprit des prisonniers que cinq mille Numides se trouvaient à Carthage et qu’on enrôlait des mercenaires pour les envoyer en Espagne à Hasdrubal afin que celui-ci rejoigne Hannibal en Italie. On préparait aussi une flotte pour reprendre la Sicile. Le sénat demanda au consul de nommer un dictateur chargé des élections et de rentrer dans sa province. Il voulut nommer dictateur M. Valerius Messalla en Sicile mais on ne pouvait nommer un dictateur hors d’Italie. Le peuple décida finalement de nommer Q. Fulvius. La première centurie avait élu consuls Q. Fulvius et Q. Fabius. Les tribuns de la plèbe trouvèrent que maintenir un homme dans une magistrature n'était pas républicain et que c’était un mauvais exemple d'élire l'homme qui présidait les élections. Les sénateurs jugèrent qu’il était bon d'avoir des chefs expérimentés. Les tribuns cédèrent. On proclama consuls Q. Fabius Maximus et Q. Fulvius Flaccus.

A la fin de l'été, une flotte punique ravagea les territoires d'Olbia et de Caralès en Sardaigne et retourna en Afrique avec beaucoup de butin. C. Laelius, lieutenant de Scipion, trente-trois jours après être parti de Tarragone, arriva à Rome et attira la foule en entrant en ville avec une colonne de prisonniers. Le lendemain, il fit son rapport au sénat. Le projet de passage d'Hasdrubal en Italie inquiéta. Fabius devait mener les opérations du côté de Tarente, Fulvius en Lucanie et dans le Bruttium. Les armées furent réparties dans les provinces. Les survivants des légions de Cn. Fulvius durent servir dans les mêmes conditions déshonorantes que les soldats de Cannes. L'élection du Grand Curion réveilla un vieux conflit, les patriciens déclarant qu'on devait écarter la candidature de C. Mamilius Atellus parce qu’aucun plébéien n'avait exercé ce sacerdoce. Le sénat qui laissa faire le peuple. Ainsi C. Mamilius Atellus fut le premier plébéien nommé Grand Curion. Alors qu’il passait sa jeunesse dans l'oisiveté et les excès, le grand pontife P. Licinius avait pris C. Valerius Flaccus comme flamine. Dès qu’il fut occupé des cérémonies, il abandonna ses anciennes moeurs et personne ne fut plus estimé que lui. C. Flaccus réclama un vieux droit oublié, celui d'entrer au sénat. Mais c'était par sa sainteté plus que par les droits de son sacerdoce que le flamine avait obtenu cet honneur.

En Sicile, le rappel de deux légions ne diminua pas les troupes. Le proconsul avait beaucoup de déserteurs numides. Il enrôla aussi des Siciliens qui avaient servi dans l'armée d'Epicydès ou des Carthaginois. Il y eut ainsi toujours deux armées en Sicile. Avec l'une il ordonna à L. Cincius de défendre l’ancien royaume d'Hiéron. Avec l'autre, il défendit lui-même le reste de l'île. Il avait partagé aussi sa flotte de soixante-dix vaisseaux. Il parcourait la province avec la cavalerie de Muttines pour visiter les campagnes et par suite louer ou blâmer leurs propriétaires. Grâce à ces soins, il poussa dans l'île tant de blé que le proconsul en envoya à Rome et en fit transporter à Catane pour pouvoir en fournir à l'armée qui allait passer l'été près de Tarente. On se mit à murmurer dans les assemblées des alliés qu'on s'épuisait à fournir des hommes. Chaque année, il y avait de grandes pertes. On perdait plus sûrement un concitoyen s'il était enrôlé par les Romains que s'il était pris par les Carthaginois car l'ennemi les renvoyait sans rançon. Il fallait refuser les recrues aux Romains. Si ceux-ci voyaient leurs alliés d'accord, ils concluraient la paix avec les Carthaginois. Rome avait alors trente colonies. Parmi elles, douze déclarèrent qu'elles n'avaient pas de quoi fournir des hommes et de l'argent. Les consuls furent indignés. Ils leur rappelèrent qu'ils étaient Romains et que leur projet tendait à trahir Rome et à donner la victoire à Hannibal.

Les ambassadeurs ne furent nullement émus. Les consuls rassurèrent le sénat en disant que les autres colonies restaient fidèles. Ils demandèrent à celles-ci dans quelle mesure elles avaient des soldats. Au nom de dix-huit colonies, M. Sextilius de Fregellae répondit qu'elles tenaient prêt le nombre de soldats prévu par l'édit et que, s'il en fallait davantage, elles en donneraient davantage. Le sénat décida de désormais taire le nom des douze colonies qui avaient repoussé les ordres. Ce blâme parut conforme à la dignité romaine. On décida de tirer l'or provenant de l'impôt du vingtième du trésor sacré où on le conservait pour les cas extrêmes. On en retira quatre mille livres. On en donna cinq cents à chacun des consuls, des proconsuls M. Marcellus et P. Sulpicius, et au préteur L. Veturius chargé de la Gaule. Cent livres furent destinées à la citadelle de Tarente. On employa le reste à des vêtements pour l'armée d’Espagne. La foudre était tombée à plusieurs endroits. L'eau du lac d'Albe avait roulé du sang. A Rome, dans le sanctuaire de Fors Fortuna, un bout de la couronne de la déesse était tombé. A Privernum, un boeuf avait parlé. A Sinuessa, il était né un enfant androgyne qui parlait grec et un garçon était né avec une tête d'éléphant. On détourna l'effet de ces prodiges par des sacrifices, on fixa un jour pour aller prier les dieux à tous leurs lits de parade et on décréta que le préteur C. Hostilius célébrerait des jeux en l'honneur d'Apollon.

On nomma censeurs M. Cornelius Cethegus et P. Sempronius Tuditanus. On dressa la liste du nouveau sénat où l'on omit huit membres, dont M. Caecilius Metellus, mal noté pour avoir proposé d'abandonner l'Italie après Cannes. On priva de cheval les chevaliers qui, comme cavaliers des légions de Cannes, se trouvaient en Sicile. Les campagnes qu'ils avaient faites avec un cheval de l'Etat ne compteraient pas et ils devraient faire dix campagnes avec un cheval leur appartenant. Puis les censeurs recherchèrent les jeunes gens qui n'étaient pas venus servir. Ils les soumirent à la capitation. Fulvius partit pour Capoue. Fabius demanda à son collègue et à Marcellus de retenir Hannibal pendant qu'il attaquerait Tarente. Cette ville prise, Hannibal n'aurait plus de raison de s'attarder en Italie. Il envoya aussi un message au commandant des troupes placées contre les Bruttii, huit mille hommes amenés de Sicile et habitués à vivre de rapine auxquels on avait ajouté des déserteurs Bruttii. Il ordonna de les conduire au pillage du Bruttium puis à l'attaque de Caulonea. Ils exécutèrent ces ordres en gens avides. Quand Marcellus eut assez de fourrage, il quitta ses quartiers d'hiver et marcha vers Canusium à la rencontre d'Hannibal. Le Carthaginois décampa. Il partit pour une région accidentée et boisée. Marcellus marchait sur ses traces.

Hannibal ne voulait pas risquer une bataille. Il y fut pourtant forcé, Marcellus l'ayant rejoint dans une plaine découverte. On se sépara à la nuit sur un résultat indécis et on fortifia deux camps peu éloignés l'un de l'autre. Le lendemain Marcellus fit sortir ses troupes et Hannibal ne refusa pas le combat. Les Carthaginois allèrent à la bataille avec ardeur. On se battit plus de deux heures. Chez les Romains, on commença à reculer et le front fut rompu. De retour au camp, Marcellus parla à ses soldats en termes très durs. Les cohortes qui avaient perdu leur drapeau ne reçurent que de l'orge, les centurions durent rester l'épée nue, sans ceinturon, et il commanda à tous d'être prêts le lendemain. Tous acceptèrent ce blâme. Le lendemain, ils étaient tous là équipés et armés. Ceux qui avaient fui et qui avaient perdu leur drapeau étaient en première ligne. Hannibal fit sortir ses troupes. Hannibal fit venir les éléphants. D'abord ils troublèrent les rangs mais le tribun militaire C. Decimius Flavus ordonna aux hommes de le suivre et fit lancer contre eux les javelots. Ceux dans le dos desquels des javelots restaient plantés prirent la fuite et entraînèrent ceux qui n'étaient pas touchés. Ils se précipitèrent contre les leurs et en firent un massacre. Les fantassins romains en profitèrent. Marcellus lança sa cavalerie sur les fuyards et on les refoula dans leur camp. Deux éléphants s'étaient abattus en travers de la porte, forçant les soldats à franchir la palissade pour rentrer. Les Carthaginois perdirent huit mille hommes et cinq éléphants. Chez les Romains, il y eut trois mille morts. La nuit suivante, Hannibal décampa. Marcellus, qui voulait le poursuivre, en fut empêché par le nombre de ses blessés. Des éclaireurs rapportèrent qu'Hannibal gagnait le Bruttium.

A la même époque, les Hirpini, les Lucani et les Vulcientes se rendirent au consul Q. Fulvius en livrant les Carthaginois qui étaient dans leurs villes. Le consul les reçut avec clémence. On fit espérer le même pardon aux Bruttii qui demandèrent les mêmes conditions que les Lucani pour se rendre. Le consul Fabius établit son camp à l’entrée du port de Tarente. Il chargea des navires de machines et de matériel pour attaquer des murailles. La mer était libre, la flotte punique étant passée à Corcyre. Il fut favorisé par le hasard. Les Tarentins avaient reçu d'Hannibal une garnison de Bruttii. Son chef était amoureux d’une fille dont le frère était dans l'armée romaine. Le consul envoya celui-ci comme déserteur à Tarente. Il y gagna les bonnes grâces du commandant et l'amena à livrer aux Romains le secteur qu’il gardait. Aussitôt le soldat prévint le consul. A la première veille, Fabius s'installa sans être vu à l’est de la ville. Les trompettes sonnèrent du côté de la citadelle et du port mais les soldats du consul restèrent silencieux. Démocratès, qui se trouvait en face de Fabius, voyant tout tranquille, emmena ses troupes vers la citadelle. Fabius, voyant qu'on avait retiré les gardes, fit porter des échelles à la partie du mur tenue par les Bruttii et s'empara du rempart. On enfonça la porte la plus proche pour faire entrer une colonne. Vers le point du jour, sans rencontrer de défenseurs, les assaillants parvinrent au forum.

Ni par le courage, ni par l'armement, ni par la force physique les Tarentin n'égalaient les Romains. Aussi se dispersèrent-ils dans leurs maisons. Deux chefs, Nico et Démocratès, tombèrent en combattant. Philemenus, qui avait donné la cité à Hannibal, était parti. On trouva son cheval mais on ne trouva nulle part son corps. On pensa qu'il était tombé dans un puits. Carthalo, le chef de la garnison punique, fut égorgé par un soldat après avoir déposé les armes. Les Romains massacrèrent sans distinction Carthaginois et Tarentins, armés ou non. Beaucoup de Bruttii aussi furent tués par erreur ou pour que Tarente paraisse avoir été prise par les armes. Puis on pilla la ville. On prit trente mille esclaves, une énorme quantité d'argent, quatre-vingt-trois mille livres d'or, des statues et des tableaux égalant presque les objets d'art enlevés à Syracuse. Mais il y eut plus de grandeur d'âme chez Fabius que chez Marcellus. Au greffier qui lui demandait ce qu'il voulait faire des statues, il ordonna de laisser leurs dieux aux Tarentins. Ensuite le mur qui séparait la ville de la citadelle fut abattu. Hannibal accourut à la nouvelle de l'attaque de Tarente. Apprenant qu'elle était prise, il se retira à Métaponte. Il essaya d'attirer Fabius dans une embuscade mais le consul prit les auspices et deux fois les oiseaux n'approuvèrent pas son projet. Comme il sacrifiait une victime, l'haruspice annonça qu'il fallait prendre garde. La ruse échoua.

Au début de l’été, Edesco, un chef espagnol, vint voir Scipion. Sa femme et ses enfants étaient chez les Romains. Indibilis et Mandonius, les chefs les plus importants de toute l'Espagne, abandonnant Hasdrubal, se replièrent avec leurs compatriotes sur des hauteurs d'où ils pouvaient rejoindre les Romains. Hasdrubal, voyant les forces de l'ennemi augmenter et les siennes diminuer, décida de livrer bataille. Scipion désirait aussi le combat. Il fit mettre ses navires au sec et ajouta leurs équipages à ses troupes de terre. Sorti de Tarragone au début du printemps, il commença sa marche vers l'ennemi. Il ne traversait que des pays pacifiés. Indibilis et Mandonius vinrent à sa rencontre avec leurs troupes. Ils savaient que les transfuges étaient suspects. Ils priaient Scipion de ne les juger que selon les services qu’ils lui rendraient. Le Romain accepta. Leurs femmes et leurs enfants leur furent rendus. On reçut leur parole, on les envoya chercher leurs troupes et ils eurent leurs tentes dans le même camp que les Romains. L'armée carthaginoise la moins éloignée, celle d'Hasdrubal, était prés de Baecula. Elle avait devant son camp des postes de cavaliers. L'avant-garde, dès son arrivée, les attaqua. Les cavaliers furent refoulés dans leur camp et les enseignes romaines arrivèrent presque à ses portes.

Les Romains installèrent leur camp. Pendant la nuit, Hasdrubal se replia sur un plateau. Il y en avait un autre plus bas, aussi difficile à gravir. C'est sur ce plateau inférieur que, le lendemain, Hasdrubal fit descendre les cavaliers Numides, les Baléares et les Africains armés à la légère. Scipion montra à ses soldats l'ennemi qui renonçait à combattre en plaine. Il ordonna à une cohorte d'occuper l'entrée de la vallée par où descendait la rivière et à une autre de s'installer sur la route qui descendait de la colline. Lui-même avança contre les troupes légères carthaginoises. Quand ils arrivèrent à portée, une foule de traits fut jetée sur eux mais, dès qu'ils eurent occupé un peu de terrain plat, ils délogèrent l'ennemi, rejeté vers l'armée qui se tenait sur le plateau le plus élevé. Scipion partagea avec Laelius le reste des troupes. Il lui dit de faire un détour par la droite jusqu'à ce qu'il trouve un passage en pente douce et, allant lui-même vers la gauche, après un mouvement tournant, chargea les ennemis de flanc. Leurs lignes se troublèrent en voulant manoeuvrer. Grâce à cela, Laelius prit pied sur le plateau. Tandis qu'ils reculaient pour ne pas être frappés par derrière, leurs premières lignes se relâchèrent. Scipion attaqua leur flanc dégarni. Il ne restait même plus de passage pour fuir car des postes romains avaient occupé les chemins. Les éléphants s'affolaient et, quand ces animaux étaient furieux, les Carthaginois les craignaient autant que des ennemis. Il y eut huit mille tués.

Hasdrubal passa le Tage et se dirigea vers les Pyrénées. Scipion abandonna le butin aux soldats. Dix mille fantassins et deux mille cavaliers étaient prisonniers. Il renvoya les Espagnols chez eux sans rançon et vendit les Africains. Il fut alors entouré d'une foule d'Espagnols qui l'appelaient roi. Scipion répondit que pour lui le titre le plus haut était celui d'Imperator que lui avaient donné ses soldats. Celui de roi était intolérable à Rome. On fit des présents aux princes espagnols et, parmi les chevaux qu'on avait pris, Scipion dit à Indibilis d'en choisir trois cents. Le questeur qui vendait les Africains entendit dire qu'un adolescent qui se trouvait parmi eux était de naissance royale. Il l'envoya à Scipion. Il s'appelait Massiva. Il était passé en Espagne avec son oncle Masinissa. Scipion donna à l'enfant un anneau d'or, une tunique laticlave, un sayon espagnol, une agrafe d'or et un cheval harnaché, et le renvoya avec une escorte. Scipion, jugeant hasardeux de poursuivre Hasdrubal, passa le reste de l'été à recevoir la soumission des peuples locaux. Quelques jours plus tard, Hasdrubal fils de Gisgon et Magon arrivèrent auprès d'Hasdrubal, secours tardif mais bons conseillers. Pour eux, les défections ne cesseraient pas avant que les soldats espagnols n'aient été éloignés. Hasdrubal devait aller en Italie parce que là se trouvait le coeur de la guerre et pour emmener les Espagnols loin de Scipion. Magon irait aux Baléares enrôler des mercenaires. Hasdrubal fils de Gisgon s'enfoncerait en Lusitanie. A Masinissa, on donnerait trois mille cavaliers pour circuler en Espagne citérieure et ravager les territoires ennemis. Ces décisions prises, les généraux se séparèrent.

A Rome, la réputation de Scipion grandissait. La prise de Tarente était une gloire pour Fabius. La renommée de Fulvius faiblissait. Quant à Marcellus, on disait du mal de lui parce qu'il avait, au milieu de la campagne d'été emmené ses soldats cantonner à Vénusia. Il avait un ennemi personnel, C. Publicius Bibulus, tribun de la plèbe, qui faisait campagne pour qu'on abroge son commandement. Le tribun disait que c'était par la mauvaise volonté des nobles qu'Hannibal, pour la dixième année, était encore en Italie. Marcellus écrasa ces propos sous le rappel de ses exploits. Non seulement la proposition d'abroger son commandement fut rejetée mais il fut élu consul avec T. Quinctius Crispinus. Rome s'inquiétait de la défection de l'Etrurie. On envoya aussitôt Marcellus examiner la situation et les Etrusques se tinrent tranquilles. Des envoyés de Tarente demandèrent la paix. On leur dit de revenir quand le consul Fabius serait de retour à Rome. La onzième année de la guerre les consuls M. Marcellus et T. Quinctius Crispinus entrèrent en charge. Pour quelques prodiges, il était difficile d'obtenir des présages favorables. On fit des sacrifices mais on resta longtemps sans obtenir la paix avec les dieux. Une épidémie s'abattit sur la ville et la campagne. On fit des prières publiques dans toute la ville de Rome et on décida de célébrer à perpétuité les Jeux Apollinaires, le troisième jour avant les nones de juillet. Ce jour leur resta consacré.

Les bruits de défection des Arretini augmentaient. On écrivit à C. Hostilius de prendre des otages à Arretium et, pour les amener à Rome, on envoya C. Terentius Varron avec pleins pouvoirs. Dès son arrivée, Hostilius fit entrer dans la ville une légion. Convoquant les sénateurs, il exigea des otages. Les sénateurs demandèrent deux jours de réflexion, Hostilius répondit qu’il prendrait leurs enfants comme otages le lendemain puis fit garder les portes. L'ordre fut mal exécuté. Sept sénateurs s'échappèrent avec leur famille. Leurs biens furent vendus. Des autres sénateurs on reçut cent vingt otages qu'on remit à C. Terentius. Celui-ci présenta au sénat ces événements de façon pessimiste. C'est pourquoi il reçut l'ordre de conduire à Arretium une légion et de l'y laisser en garnison. C. Hostilius, avec le reste de l'armée, parcourrait la province. A son arrivée à Arretium, il demanda aux magistrats les clefs des portes. Ceux-ci dirent qu'elles étaient introuvables, Terentius en fit mettre d'autres.

Sur les Tarentins, il y eut au sénat une grande discussion. On décida que la place serait surveillée par une garnison et qu’on en reparlerait quand la situation de l'Italie serait plus tranquille. Au sujet de M. Livius, commandant de la citadelle, le débat fut vif. Les uns voulaient le condamner pour avoir, par négligence, livré Tarente à l'ennemi. Les autres voulaient le récompenser pour avoir défendu pendant cinq ans la citadelle. Le consul T. Quinctius Crispinus partit pour la Lucanie. Des scrupules religieux retenaient Marcellus à Rome. Il avait voué un temple à l'Honneur et à la Valeur. Les pontifes disaient qu'un seul sanctuaire ne pouvait être dédié à deux divinités. On construisit à la hâte un second temple pour la Valeur. Alors seulement il partit pour l'armée qu'il avait laissée l'année précédente à Venusia. Crispinus, pour attaquer Locres en Bruttium, avait fait venir de Sicile des machines de siège et des navires. Il renonça parce qu'Hannibal s’était approché de Lacinium et parce qu'il voulait se joindre à l'armée de son collègue. Il revint en Apulie. Entre Venusia et Bantia, les consuls établirent leurs deux camps. Hannibal revint aussi dans la même région. Les consuls offraient chaque jour la bataille, dans l’espoir de terminer la guerre. Hannibal ne pensait pas pouvoir lutter avec eux. Aussi cherchait-il un endroit pour une embuscade. Estimant que cela n'empêchait pas l'attaque de Locres, les consuls écrivirent à L. Cincius de passer avec sa flotte de Sicile à Locres et ordonnèrent d'y amener une partie de l'armée qui gardait Tarente. Informé, Hannibal fit occuper la route. Les Romains eurent deux mille morts dans l’embuscade. Mille cinq cents furent capturés. Les autres retournèrent à Tarente.

Il y avait entre le camp punique et le camp romain une colline boisée. Des Numides s’y cachèrent. Les consuls partirent en reconnaissance avec deux cent vingt cavaliers fregellani et étrusques. Ils étaient suivis des tribuns militaires et des deux commandants alliés. On dit que Marcellus avait fait ce jour-là un sacrifice qui avait déplu à l'haruspice. En sortant du retranchement, il donna des ordres pour que les soldats soient prêts à intervenir. Les Romains virent les Numides au dernier moment, quand ils chargèrent. Les consuls étaient dans un vallon d’où ils ne pouvaient sortir. Les Etrusques s'enfuirent mais les Fregellani n'abandonnèrent pas le combat tant que les consuls soutinrent l'attaque. Quand ils virent Marcellus tomber, eux aussi prirent la fuite avec Crispinus, frappé de deux javelots, et le jeune Marcellus, lui aussi blessé. Quarante-trois cavaliers tombèrent, dix-huit furent pris. On s'agitait dans le camp pour aller au secours des consuls quand on vit l'un d'eux et le fils de l'autre, tous deux blessés, revenir avec quelques survivants. Hannibal transporta aussitôt son camp sur la hauteur où l'on s'était battu. Il y trouva le corps de Marcellus et l'ensevelit. Crispinus partit en silence la nuit suivante et, dès qu'il atteignit les montagnes, établit son camp sur un point élevé et protégé de tous côtés. Hannibal s'était emparé du sceau de Marcellus. Crispinus fit dire dans les cités les plus proches que son collègue avait été tué et qu'on ne devait se fier à aucune lettre écrite au nom de Marcellus.

Ce message venait d'arriver à Salapia quand Hannibal y fit porter une fausse lettre de Marcellus. La garnison devait être prête au cas où il aurait besoin de ses services. Les gens de Salapia comprirent le stratagème et se préparèrent. Hannibal arriva de nuit précédé de déserteurs romains portant des armes romaines. Ils crièrent en latin qu'on leur ouvre la porte. Les gardes ouvrirent la porte et levèrent la herse. Les déserteurs se ruèrent. Six cents étaient entrés quand la herse retomba. Une partie des habitants attaqua ces déserteurs qui portaient, comme en pays ami, leur armure suspendue à l’épaule. Les autres, des remparts, à coups de pierres, d'épieux et de javelots, chassèrent l'ennemi. Hannibal partit pour faire lever le siège de Locres. Magon ne croyait plus pouvoir défendre la ville quand la nouvelle de la mort de Marcellus et celle de l'arrivée d'Hannibal lui redonnèrent espoir. Dès qu'il l'apprit, il fit une sortie. Le combat fut incertain mais, quand arrivèrent les Numides, les Romains eurent si peur qu'ils s'enfuirent vers leurs vaisseaux, laissant leurs travaux et les machines. Ainsi l'arrivée d'Hannibal fit lever le siège de Locres. Quand Crispinus écrivit au sénat une lettre sur la mort de son collègue et l'état critique où il était lui-même. Il ne pouvait aller à Rome pour les élections car il pensait qu'il ne supporterait pas la route et il était inquiet pour Tarente. Il avait besoin qu'on lui envoie des lieutenants. Cet été-là, M. Valerius passa en Afrique, ravagea le territoire de Clupea, battit une flotte punique et revint à Lilybée avec un important butin.

Le même été, Philippe secourut les Achéens dont Machanidas, tyran de Lacédémone, dévastait les frontières tandis que les Etoliens les avaient déjà pillés. Attale, roi d'Asie, s'était vu confier par les Etoliens la plus haute magistrature de leur nation et allait passer en Europe. Comme Philippe descendait en Grèce, les Etoliens marchèrent contre lui. Ils avaient des renforts d'Attale et de la flotte romaine. Philippe remporta deux victoires. Des ambassadeurs du roi d'Egypte Ptolémée, de Rhodes, d'Athènes et de Chios vinrent pour mettre fin à la guerre. Les Etoliens firent aussi appel à leur voisin Amynander, roi des Athamanes. Ils s'inquiétaient surtout de voir Philippe se mêler des affaires de la Grèce. La délibération fut remise à l'assemblée des Achéens. En attendant, on obtint une trêve de trente jours. Le roi se rendit en Eubée pour interdire à Attale, dont il avait appris l'intention de venir avec sa flotte, l’accès à cette île. Après y avoir laissé des troupes, Philippe alla à Argos. Le peuple lui avait confié la direction des jeux Héréens et Néméens parce que les rois de Macédoine se disaient originaires de cette cité. Les jeux Héréens achevés, il partit pour Egium pour l'assemblée des confédérés achéens.

On voulait terminer la guerre pour ôter aux Romains et à Attale tout prétexte d'entrer en Grèce. Mais quand les Etoliens eurent appris qu'Attale était à Egine et que la flotte romaine mouillait devant Naupacte, ils se plaignirent d’infractions commises pendant la trêve et mirent plusieurs conditions à la fin de la guerre. Philippe trouva scandaleux que des vaincus lui posent leurs conditions. Il congédia le congrès en laissant quatre mille hommes pour défendre les Achéens et recevant d'eux cinq vaisseaux de guerre. Il les joignit à la flotte que venaient de lui envoyer les Carthaginois et aux bateaux du roi Prusias de Bithynie et décida de provoquer une bataille navale contre les Romains, maîtres de la mer dans cette région. Lui-même rentra à Argos pour les jeux Néméens. Pendant ce temps, P. Sulpicius aborda entre Sicyone et Corinthe et dévasta ce territoire fertile. Philippe attaqua les Romains dispersés et alourdis par leur butin et les repoussa vers leurs vaisseaux. Il y gagna, pour les jeux qui restaient à faire, une grande affluence et les fêtes furent célébrées avec une immense joie. D'autant plus qu'en ôtant démocratiquement l'insigne royal de sa tête, Philippe s'était fait, en apparence, l'égal du reste des hommes; et rien ne plaît davantage aux républiques. On aurait cru à la liberté s'il n'avait couru les maisons de gens mariés. Et il était dangereux pour les maris de faire obstacle aux caprices royaux.

Philippe partit ensuite pour Dymè afin d'en chasser la garnison étolienne. Les Achéens accoururent, pleins de haine contre les Eléens qui s'étaient séparés d'eux et hostiles aux Etoliens. Après avoir réuni leurs forces, ils ravagèrent le territoire ennemi. Le lendemain, ils s'avancèrent vers la ville d'Elis. Ils ignoraient que Sulpicius était dans la ville avec quatre mille hommes. Les assaillants eurent très peur quand, au milieu des Etoliens et des Eléens, ils reconnurent des Romains. Le roi voulut rappeler ses troupes. Puis, le combat étant déjà engagé, il chargea une cohorte romaine. Son cheval l'ayant jeté à terre, une lutte terrible eut lieu autour de lui. Enfin il s’enfuit sur un autre cheval. Le lendemain, il mena ses troupes vers Pyrgos où il avait entendu dire qu’une foule de paysans s'étaient réfugiés avec leurs troupeaux. Ce butin compensa l'échec d'Elis. Tandis qu'il partageait butin et prisonniers, un courrier de Macédoine annonça qu'un certain Aeropus avait pris Lychnidus et soulevait les Dardaniens. Laissant deux mille cinq cents soldats commandés par Ménippe et Polyphantas pour défendre ses alliés, Philippe partit et parvint en dix étapes à Démétriade, en Thessalie. Là arrivèrent d'autres messagers annonçant un soulèvement plus grand encore. Les Dardaniens tenaient l'Orestide et étaient descendus dans la plaine d'Argeste. Le bruit courait parmi ces barbares que Philippe avait été tué. Sulpicius partit avec sa flotte pour Egine et se joignit à Attale.

A la fin de l’année, le consul T. Quinctius, après avoir nommé T. Manlius Torquatus dictateur, mourut de sa blessure. Le dictateur célébra les jeux promis cinq ans auparavant par le préteur M.Aemilius et fit voeu qu'on les célébrerait au prochain lustre. Comme deux armées consulaires restaient sans chefs près de l'ennemi, les sénateurs et le peuple voulurent nommer au plus tôt des consuls. Les sénateurs pensèrent à C. Claudius Nero. On lui chercha un collègue qui tempérerait son naturel hardi. Longtemps auparavant, M. Livius avait été condamné par le peuple à sa sortie du consulat. Il l'avait si mal pris qu'il s'était retiré à la campagne. Sept ans plus tard, on l'avait ramené à Rome en loques et hirsute. Les censeurs l'avaient forcé à se faire tondre, à s'habiller correctement et à venir au sénat. Là, il se contentait d’approuver d'un mot l'avis des autres jusqu'au jour où il dut, pour défendre un de ses parents, exposer son opinion. Cela attira sur lui les regards. Le peuple avait commis une injustice envers lui et cela avait été grand dommage, dans cette guerre, de ne pas disposer des conseils d'un tel homme. A C. Nero, on ne pouvait donner comme collègue ni Q. Fabius, ni M. Valerius Laevinus puisqu'il n'était pas permis de nommer deux patriciens. On aurait une remarquable paire de consuls en adjoignant M. Livius à C. Claudius. Livius fit des difficultés mais finalement fut élu.

L. Manlius devait, comme légat, traverser l’Adriatique. Comme il allait y avoir les Jeux Olympiques, on l'invita à s'y rendre pour que les Siciliens réfugiés en Grèce ou les Tarentins bannis par Hannibal rentrent chez eux et sachent que Rome leur rendait leurs biens. Comme l'année semblait devoir être dangereuse, les citoyens voulurent que les consuls tirent au sort au plus tôt les provinces. On s'occupa aussi de les réconcilier. Il y avait entre eux une inimitié connue. L'autorité du sénat arriva à leur faire oublier leur rivalité. Ils se trouvèrent aux deux bouts de l'Italie, des décrets ayant donné à l'un, contre Hannibal, les Bruttii et les Lucani, à l'autre la Gaule contre Hasdrubal dont on disait qu'il approchait des Alpes. L'arrivée d'Hasdrubal en Italie faisait peur. Des ambassadeurs de Marseille avaient annoncé qu'il était passé en Gaule et qu’il apportait de l'or pour enrôler des mercenaires. On était sûr qu'il passerait les Alpes au printemps suivant et que la seule chose qui l'arrêtait pour le moment, c'était l'hiver. On recensa cent trente-sept mille cent huit citoyens, moins qu'avant la guerre. Les légions, vingt-trois au total, furent réparties par province. Deux à chaque consul, quatre en Espagne, deux à chaque préteurs, en Sicile, en Sardaigne, en Gaule, en Etrurie, chez les Bruttii, dans la région de Tarente et une à Capoue.

Avant le départ des consuls, on fit une neuvaine parce qu'à Veies il avait plu des pierres. On annonça d’autres prodiges. Un temple avait été frappé par la foudre. A Minturnes, du sang avait coulé sous les portes. A Capoue, un loup avait tué une sentinelle. Il y eut des sacrifices et un jour de prières publiques. Les esprits furent troublés par la nouvelle qu'à Frusino était né un enfant aussi gros qu'un enfant de quatre ans et on ne savait s'il était garçon ou fille. Les haruspices étrusques dirent que c'était un prodige funeste et qu’il fallait le noyer. On l'enferma vivant dans une caisse, on l'emporta en mer et on le jeta dans les flots. Les pontifes décidèrent que trois groupes de neuf jeunes filles parcourraient la ville en chantant un hymne. Tandis qu'elles apprenaient cet hymne composé par le poète Livius, la foudre frappa le temple de Junon Reine sur l’Aventin. Comme les haruspices disaient que ce prodige concernait les matrones et qu'il fallait apaiser la déesse par une offrande, on convoqua au Capitole les femmes domiciliées dans un rayon de dix milles autour de Rome. Elles choisirent vingt-cinq d'entre elles pour apporter une somme prise sur leur dot. Avec cet argent, on fit faire un bassin en or qui fut porté sur l'Aventin, et les matrones accomplirent un sacrifice. Du temple d'Apollon, deux vaches blanches furent amenées en ville. Derrière elles, on portait deux statues en bois de Junon Reine. Ensuite vingt-sept jeunes filles, vêtues de longues robes, marchaient en chantant un hymne. Ensuite venaient les décemvirs, couronnés de laurier. Au forum la procession s'arrêta et, faisant passer une corde par leurs mains, les jeunes filles dansèrent. On arriva au temple de Junon Reine. Là les décemvirs immolèrent les deux victimes et l'on porta dans le temple les statues en bois de cyprès.

Les dieux apaisés, les consuls firent la levée des troupes. Il y avait moins de jeunes gens à enrôler. Les consuls forcèrent les villes côtières, normalement exemptées de service, à fournir des soldats. Ils décrétèrent que chaque colonie exposerait au sénat de quel droit elle tenait son exemption. Au jour dit, vinrent au sénat les représentants d'Ostie, d'Alsium, d'Antium, d'Anxur, de Minturnes, de Sinuessa et de Sena. Aucun argument ne fut accepté, sauf pour Ostie et Antium. Tous pensaient que les consuls allaient partir. Il fallait aller au devant d'Hasdrubal dès sa descente des Alpes et occuper Hannibal pour qu'il ne puisse aller à la rencontre de son frère. Mais Livius hésitait, faute de confiance dans ses armées. Il proposa au sénat d’enrôler les esclaves publics volontaires. Le sénat laissa les consuls libres de tirer des renforts d'où ils voudraient. Les volontaires esclaves furent donc enrôlés. Des renforts furent envoyés d'Espagne par Scipion. Trois mille archers et frondeurs arrivèrent de Sicile. A Rome, l'alarme grandit à la lecture d'une lettre qui annonçait qu’Hasdrubal passait les Alpes et que les Ligures se joindraient à lui si on n'envoyait personne contre eux. Cela obligea les consuls à partir. Ce qui les aida, ce fut une erreur de jugement d'Hannibal qui ne s'attendait pas à une traversée aussi rapide que celle d'Hasdrubal. Il quitta trop tard ses quartiers d'hiver. Pour Hasdrubal, tout fut plus aisé qu’il ne l'espérait. Les peuples gaulois et alpins le reçurent bien et il menait ses troupes par des passages frayés par son frère. Mais il prit du retard à assiéger Plaisance.

Sans attendre l'arrivée du consul Claudius, C. Hostilius Tubulus jeta le désordre dans la colonne d’Hannibal. Au bruit de l'arrivée de l'ennemi, Q. Claudius avait quitté ses quartiers d'hiver. Pour ne pas lutter contre deux armées à la fois, Hannibal se retira chez les Bruttii. Claudius retourna chez les Salentini. Hostilius, gagnant Capoue, rencontra le consul Claudius. On choisit dans les deux armées quarante mille fantassins et deux mille cinq cents cavaliers pour que le consul fasse campagne contre Hannibal. Hostilius reçut l'ordre de conduire le reste à Capoue. Hannibal, ayant rassemblé son armée, arriva chez les Lucani pour reprendre les villes passées aux Romains. Les retranchements carthaginois semblaient toucher les remparts de Grumentum. Entre les camps punique et romain s'étendait une plaine. Des collines dominaient le flanc gauche des Carthaginois. Le consul, imitant son ennemi, ordonna à cinq cohortes alliées et cinq manipules romains de franchir de nuit les collines et de s'établir à contre-pente et leur indiqua le moment d’attaquer. Lui-même, dès l'aube, mena en lignes toutes ses troupes. Hannibal arbora le signal du combat. Il aurait pu ranger ses soldats si les troupes embusquées par le consul, descendant des collines derrière les Carthaginois, ne les avaient menacés d'être coupés de leur camp. Alors ils commencèrent à fuir. Huit mille hommes furent tués. On tua quatre éléphants et on en prit deux. Plusieurs jours, le consul s'approcha du camp ennemi jusqu'à ce qu'Hannibal, une nuit, parte pour l’Apulie. Il poursuivit à marches forcées la colonne carthaginoise et la rejoignit près de Venusia. Il y eut encore un combat désordonné et deux mille Carthaginois furent tués. Alors, de nuit, par la montagne, Hannibal gagna Métaponte.

Envoyés par Hasdrubal à Hannibal, quatre cavaliers gaulois et deux numides furent entraînés sur des chemins qu'ils connaissaient mal vers Tarente et conduits par des fourrageurs romains au propréteur Q. Claudius. Ils révélèrent qu'ils portaient une lettre. On les conduisit au consul Claudius qui informa les sénateurs de son plan. Puisque Hasdrubal écrivait à son frère qu'il allait à sa rencontre en Ombrie, ils devaient rappeler à Rome la légion de Capoue, faire une levée et opposer près de Narnia l'armée urbaine à l'ennemi. Il fit dire dans les territoires de Larina, de Marrucinum, des Frentani et des Praetutiani d'apporter sur la route des vivres pour la nourriture des soldats et d'y amener chevaux et bêtes de somme. Il choisit lui-même six mille fantassins et mille cavaliers et partit de nuit vers le Picenum. A Rome, on ne savaient que penser. Un camp, près d'Hannibal, était laissé sans chef, avec une armée dont on avait ôté l'élite. Qu'arriverait-il si Hannibal voulait poursuivre Néron ou envahir le camp ? On exagérait les forces de l'ennemi. Le plan de Néron était audacieux mais il était sûr de la victoire. Ils marchaient au milieu d'une foule qui priait les dieux pour lui et qui offrait aux soldats tout ce dont ils avaient besoin. Cette armée marcha jour et nuit, s'accordant à peine le repos suffisant. Le consul avait prévenu son collègue. On décida une arrivée secrète, de nuit. Livius avait donné le mot d'ordre pour que, dans son camp, chaque homme reçoive un homme de Claudius. Il ne fallait pas agrandir le camp de peur que l'ennemi ne s'aperçoive de l'arrivée de l'autre consul. La colonne de Claudius s'était, en route, augmentée de volontaires, vétérans ou jeunes gens. Le camp de Livius était près de Sena, cinq cents pas le séparaient d'Hasdrubal. Nero entra de nuit et en silence dans le camp.

Le lendemain on tint conseil. Beaucoup voulaient retarder le combat. Nero les persuada de ne pas ruiner son plan, fondé sur la rapidité. Hannibal n’avait ni attaqué son camp ni marché à sa poursuite. Avant qu'il se mette en mouvement, on pouvait détruire l'armée d'Hasdrubal. En donnant un délai à l'ennemi, on ouvrait à Hannibal le chemin de la Gaule pour rejoindre Hasdrubal. On arbora donc le signal du combat et on s'avança en lignes. Hasdrubal remarqua chez ses ennemis des boucliers rouillés qu'il n'avait pas vus auparavant et des chevaux plus efflanqués. Les troupes lui semblèrent aussi plus nombreuses. Soupçonnant la vérité, il fit sonner la retraite et envoya des patrouilles voir si certains ennemis n’avaient pas le teint bronzé qu'on a après une marche. Il ordonna aux cavaliers d'observer si on avait agrandi le retranchement et d'écouter si le nombre des sonneries. Les camps n'ayant pas été agrandis, cela trompa les Carthaginois. Mais on rapporta au général carthaginois que les sonneries se faisaient une fois dans le camp du préteur, deux fois dans celui du consul. Hannibal ignorait où se trouvait l'armée dont le camp était à côté du sien. Hasdrubal crut être arrivé trop tard. Après avoir dit aux soldats de ramasser en silence leur matériel, il ordonna le départ de nuit. Les guides s’enfuirent. Ainsi abandonnée, la colonne carthaginoise erra dans la campagne. Hasdrubal perdit un jour qui donna à l'ennemi le temps de l'atteindre. Nero arriva avec la cavalerie et les troupes légères. Tandis qu'ils harcelaient la colonne ennemie fatiguée, Livius arriva avec l'infanterie.

Hasdrubal plaça en avant ses éléphants encadrés par les Gaulois, les Espagnols et les Ligures. Entre Livius et Hasdrubal s'engagea une lutte sans merci. Ce fut un carnage. La mêlée grandissant, les éléphants devenaient moins dociles à diriger et roulaient entre les deux armées comme s'ils ne savaient à qui ils étaient. Il y eut plus d'éléphants tués par leurs conducteurs que par l'ennemi. Ces conducteurs avaient un ciseau et un marteau. Quand les bêtes commençaient à se ruer contre leurs propres troupes, leur maître, appliquant le ciseau entre les oreilles, juste sur l'articulation qui joint la tête à la nuque, l'y enfonçait d’un coup. C'était le moyen le plus rapide pour tuer de telles masses, quand on avait perdu l'espoir de les diriger. Hasdrubal soutint les combattants carthaginois en affrontant comme eux le danger. Enfin, voyant que la chance était du côté romain, il éperonna son cheval et se jeta sur une cohorte romaine. Là, d'une façon digne de son père Hamilcar et de son frère Hannibal, il tomba en combattant. Jamais on n'avait, en une seule bataille, tué tant d'ennemis. C'était la revanche de Cannes. Cinquante-six mille Carthaginois furent tués. On en prit cinq mille. Il y eut beaucoup de butin en or et en argent. Quatre mille citoyens romains prisonniers furent libérés. Mais la victoire fut coûteuse. Il y eut huit mille Romains et alliés tués. Le lendemain, comme on annonçait à Livius que des Gaulois et des Ligures se retiraient en une colonne sans chef et qu'on pouvait les anéantir, il répondit qu'il devait rester des hommes pour faire connaître la défaite des ennemis et la valeur romaine. Nero revint cinq jours après à son campement. Son passage provoqua une telle allégresse que les gens déliraient de joie.

Quant à Rome, on ne peut dépeindre ses sentiments. Pas un jour, depuis le départ du consul Claudius, les sénateurs ne s'éloignèrent de la curie ni le peuple du forum. Les matrones fatiguaient les dieux de leurs supplications. Dans la cité angoissée parvint d'abord le bruit que deux cavaliers de Narnia disaient sortir d'une bataille où les ennemis avaient été taillés en pièces. Puis on apporta une lettre. On annonça ensuite que les envoyés du consul eux-mêmes approchaient. Cette fois, les gens de tout âge coururent à leur rencontre. Les envoyés, entourés par la foule, parvinrent au forum. Après être arrivé avec peine à la curie, L. Veturius lut la lettre puis raconta ce qui s'était passé, soulevant les acclamations de l'assemblée qui avait peine à contenir sa joie. Puis on courut de tous côtés faire le tour des temples pour rendre grâces aux dieux et annoncer aux femmes et aux enfants la grande nouvelle. Le sénat décida trois jours de prières publiques. Une foule d'hommes et de femmes participa à ces prières. Cette victoire changea aussi la situation économique de la cité. Dès lors, comme en temps de paix, on osa conclure des affaires. Le consul C. Claudius, revenu à son camp, fit jeter la tête d'Hasdrubal devant les postes ennemis, leur montra les prisonniers africains enchaînés et même envoya deux d'entre eux à Hannibal pour lui dire ce qui s'était passé.

 

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