Livre 29: 205-204 av. JC

En Sicile, Scipion répartit les hommes en centuries et en garda trois cents sans les armer. Puis il choisit trois cents chevaliers siciliens pour qu'ils passent avec lui en Afrique. Cela leur déplaisait. Scipion leur dit que si certains redoutaient cette campagne, il préférait qu’ils l'avouent tout de suite. L'un d'eux osa déclarer que, s'il était libre de choisir, il ne désirait pas faire campagne. Scipion lui répondit qu’il lui fournirait un remplaçant pour qu’il lui apprenne l'équitation et l'escrime. Le Sicilien accepta et Scipion lui donna un des trois cents jeunes gens qu'il gardait en réserve. Quand les autres Siciliens virent cela, ils en firent autant. Aux trois cents Siciliens furent substitués des cavaliers romains, sans frais pour l'Etat. Les Siciliens prirent soin de les entraîner. Cet escadron devint excellent. Dans les légions, Scipion choisit les soldats les plus vieux, plus habiles dans l'attaque des villes. Ensuite il répartit ses troupes dans les villes. Il exigea du blé des cités siciliennes, répara les vieux bateaux et envoya avec eux C. Laelius piller l'Afrique. Les bateaux neufs furent tirés à terre à Panorme pour passer l'hiver. Tout étant prêt, il alla à Syracuse qui n'était pas encore très sûre. Les Grecs réclamaient aux Italiens les propriétés prises pendant la guerre dont le sénat avait accordé la restitution. Scipion leur rendit leurs propriétés. Ces mesures inspirèrent de la gratitude aux Siciliens qui firent des efforts pour l'aider.

Le même été, en Espagne, commença une guerre provoquée par Indibilis. Il admirait Scipion mais méprisait les autres généraux romains. En outre, les Romains avaient retiré leurs vieilles troupes. Il n'y aurait jamais, pensait-il, une telle occasion de délivrer le pays. Les Espagnols, en se mettant d'accord, pouvaient chasser les Romains et leur pays serait délivré des étrangers. En quelques jours, trente mille fantassins et quatre mille cavaliers se réunirent. Les généraux romains L. Lentulus et L. Manlius Acidinus réunirent leurs armées et établirent leur camp à trois milles du camp ennemi. Le lendemain, les Espagnols présentèrent leur ligne de bataille. Les Romains en firent autant. Les cavaliers romains, se jetant au milieu de l'ennemi, bouleversèrent son infanterie et empêchèrent les cavaliers espagnols de lancer leurs chevaux. Les barbares n'auraient pas résisté si Indibilis lui-même ne s'était jeté devant les fantassins. La lutte se prolongea quelque temps mais, quand le roi fut cloué au sol par un javelot, les Espagnols commencèrent à fuir. Les Romains ne cessèrent pas de les poursuivre avant d’avoir pris leur camp. Treize mille Espagnols furent tués. Les Romains et leurs alliés ne perdirent que deux cents hommes. Les Espagnols rentrèrent dans leurs cités et envoyèrent des ambassadeurs faire leur soumission. Ils rejetaient la faute sur Indibilis et d’autres princes tués à la bataille mais on leur répondit qu'on n'acceptait leur soumission que s'ils livraient Mandonius et les autres instigateurs de la guerre. Alors ils furent arrêtés et livrés au supplice. On exigea des Espagnols un tribut double pour cette année-là, du blé pour six mois et des vêtements pour les troupes. Trente peuples donnèrent des otages.

Ce soulèvement réprimé, Rome se tourna contre l'Afrique. C. Laelius, ayant abordé de nuit près d'Hippo Regius, mena au pillage soldats et matelots en bon ordre. Les indigènes vivaient en paix, sans précautions. On leur infligea de grandes pertes. Des courriers effrayèrent Carthage en annonçant l'arrivée de la flotte romaine et de Scipion. Ne sachant ni le nombre de bateaux, ni l'importance de la troupe qui ravageait les champs, ils exagérèrent les choses. A Rome, le peuple avait fourni une jeunesse toujours plus nombreuse pour compenser les pertes. Les Carthaginois n'étaient pas des guerriers. On payait des troupes auxiliaires formées d'Africains peu sûrs. Syphax s'était détaché de Carthage, Masinissa était en défection ouverte. Magon ne provoquait pas plus une invasion gauloise en Italie qu'il ne faisait sa jonction avec Hannibal. On décida de faire en hâte des levées, d'enrôler des mercenaires, de fortifier Carthage, d'y amasser des vivres; de préparer des armes, d'équiper des navires et de les envoyer vers Hippone contre la flotte romaine. On travaillait à ces préparatifs quand on apprit que c'était Laelius, non Scipion, et des troupes seulement destinées à faire des incursions dans la campagne qui avaient traversé la mer. Le gros des forces était toujours en Sicile. Alors on respira. On envoya des ambassades à Syphax et à d'autres petits rois pour renforcer les alliances. On envoya aussi des ambassadeurs à Philippe pour lui promettre deux cents talents d'argent s'il passait en Sicile ou en Italie. On envoya des courriers aux généraux carthaginois d'Italie pour qu'ils retiennent Scipion. A Magon, on envoya des renforts et de l'argent afin qu'il se joigne à Hannibal. Tandis que Laelius ramenait un énorme butin, Masinissa vint le voir.

Il se plaignit de la lenteur de Scipion. Il pensait que, si on laissait trop de temps à Syphax, il se montrerait déloyal. Laelius devait pousser Scipion à agir immédiatement. Lui, Masinissa, il serait aux côtés des Romains avec d’importantes forces d'infanterie et de cavalerie. Laelius partit avec ses bateaux chargés de butin et, revenu en Sicile, fit son rapport à Scipion. Magon tint une assemblée de Gaulois et de Ligures et leur demanda de s'armer. Les Gaulois répondirent que s'ils l'aidaient ouvertement, les ennemis se jetteraient sur leur territoire. Ils ne pouvaient l'aider qu'en secret. Les Ligures demandèrent deux mois pour lever des troupes. En attendant, Magon enrôla des mercenaires. Des vivres lui furent envoyées en cachette par les Gaulois. M. Livius fit passer son armée d'esclaves d'Etrurie en Gaule et, s'étant joint à Lucretius, se préparait à marcher contre Magon si celui-ci menaçait Rome. Le débarquement en Afrique fut retardé par la reprise de Locres qui était passée aux Carthaginois. Les Romains avaient capturé et ramené à Regium des Locriens. Parmi eux se trouvaient des ouvriers qui, d'habitude, travaillaient à la citadelle de Locres. Reconnus par des exilés, ces ouvriers firent espérer que, renvoyés à Locres, ils pourraient livrer la citadelle. Les exilés, ayant racheté et renvoyé à Locres les ouvriers, allèrent à Syracuse voir Scipion.

Il envoya avec eux des tribuns militaires et trois mille soldats et écrivit au propréteur Q. Pleminius de mener l'affaire. De nuit, ils firent signe à ceux qui devaient livrer la citadelle et on se jeta sur les gardes carthaginois qui dormaient. Chacun de son côté appela aux armes. Les Locriens auraient pu écraser les Romains, inférieurs en nombre, s’ils avaient compris la situation. Les Carthaginois se réfugièrent dans l'autre citadelle. On livrait chaque jour de petits combats. Hannibal arriva en personne et les Romains n'auraient pas tenu si les Locriens, exaspérée par la cupidité carthaginoise, n'avaient penché pour eux. Quand on annonça à Scipion que la situation devenait dangereuse, il quitta Messine. Hannibal ne voulut pas s'enfermer dans la citadelle. Ayant montré son armée pour effrayer l'ennemi, il fit à cheval le tour de la cité afin de chercher le côté le plus favorable à l'assaut. Mais, ayant vu frappé par un projectile un homme qui se trouvait près de lui, il fit sonner la retraite et fortifia un camp hors de portée des traits. La flotte romaine arriva à Locres, tous débarquèrent et, avant le coucher du soleil, entrèrent en ville. Le lendemain, les Carthaginois sortis de la citadelle commencèrent le combat. Hannibal arrivait au pied des murs quand les Romains firent une sortie et lui tuèrent deux cents hommes. Ayant prévenu ceux de la citadelle de ne compter que sur eux-mêmes, il leva le camp et partit. La garnison carthaginoise, ayant mis le feu aux maisons pour retarder l'ennemi, le rejoignit avant la nuit. Scipion fit exécuter les auteurs de la défection et donna leurs biens aux chefs du parti fidèle à Rome. Il dit aux Locriens d’envoyer des députés à Rome demander au sénat quel serait leur sort. Puis il retourna à Messine en laissant une garnison.

Mais les soldats romains surpassèrent les Carthaginois en cupidité. Rien ne fut épargné aux habitants. Ils n’épargnèrent même pas les objets du culte. Les temples furent profanés, même le trésor de Proserpine, resté intact jusque là, si ce n'est que Pyrrhus, après l'avoir pillé, avait rapporté le butin et expié son sacrilège. Certains soldats étaient sous les ordres de Pleminius, les autres sous les ordres de tribuns. Ayant volé une coupe d'argent dans une maison, un soldat de Pleminius qui s'enfuyait, poursuivi par les propriétaires, rencontra les tribuns Sergius et Matienus. La coupe lui fut reprise sur leur ordre. Il s'ensuivit une bagarre entre les soldats de Pleminius et ceux des tribuns. Ceux de Pleminius furent vaincus. En colère, il voulut punir les tribuns. Leurs soldats accoururent, attaquèrent le légat, le rouèrent de coups et, lui ayant coupé le nez et les oreilles, le laissèrent pour mort. Scipion, arrivé à Locres, laissa le commandement à Pleminius et fit arrêter les tribuns pour qu'ils soient envoyés à Rome. Puis il repartit. Pleminius fit mettre à mort les tribuns et laissa leurs corps sans sépulture. Il montra la même cruauté contre les notables locriens qui s’étaient plaints à Scipion de ses injustices et multiplia les méfaits.

Les élections approchaient mais le consul P. Licinius et son armée étaient atteints par une épidémie. Heureusement, l’ennemi était également touché. Comme il ne pouvait venir présider les élections, il proposa de proclamer Q. Caecilius Metellus dictateur. On avait trouvé dans les livres sibyllins une prédiction disant qu'on pouvait chasser l’ennemi d'Italie si on transportait la Mère de l'Ida de Pessinonte à Rome. Cette prédiction avait d'autant plus frappé le sénat que les ambassadeurs qui avaient porté une offrande à Delphes rapportaient que, dans leurs sacrifices à Apollon Pythien, les entrailles avaient toujours été favorables et que l'oracle avait répondu qu'une victoire était proche pour le peuple romain. Aussi, pour hâter la réalisation de cette victoire, on examina les moyens de transporter la déesse. Rome n'avait encore aucun allié en Asie. Toutefois, en se rappelant qu’on avait avec le roi Attale un début d'amitié, on pensa qu'il ferait ce qu'il pourrait pour le peuple romain. On lui envoya des ambassadeurs. On leur donna cinq quinquérèmes pour qu'ils abordent d'une façon conforme à la dignité du peuple romain sur ces terres où il fallait donner du prestige au nom romain. Ils passèrent à Delphes demander à l'oracle quel espoir ils avaient de mener à bien leur mission. L'oracle répondit que, grâce à Attale, ils obtiendraient ce qu'ils demandaient et que, quand ils auraient transporté à Rome la déesse, ils devaient veiller à ce que ce soit l'homme le meilleur de Rome qui lui donne l'hospitalité. A Pergame, le roi les reçut aimablement, les conduisit à Pessinonte en Phrygie, leur remit la pierre sacrée dont les habitants disaient qu'elle était la Mère des Dieux et les invita à l'emporter à Rome. Q. Caecilius Metellus fut nommé dictateur et présida les élections. On nomma consuls M. Cornelius Cethegus et P. Sempronius Tuditanus.

On avait négligé la Grèce. Philippe força les Etoliens à conclure la paix aux conditions qu'il voulut. S'il n'avait hâté la conclusion de cette affaire, le proconsul P. Sempronius, avec dix mille fantassins, mille cavaliers et trente-cinq navires, l'aurait écrasé. A peine la paix faite, le roi apprit que les Romains étaient arrivés à Dyrrachium, que les Parthini et d'autres nations voisines s'étaient soulevés et que Dimallum était attaqué. Les Romains s'étaient tournés de ce côté au lieu d'aller au secours des Etoliens dans leur colère de voir que ceux-ci avaient fait la paix avec le roi. A cette nouvelle, Philippe se dirigea sur Apollonie où Sempronius s'était retiré après avoir envoyé son lieutenant Laetorius en Etolie. Philippe dévasta le territoire d'Apollonie et offrit la bataille. Quand il vit que les Romains se contentaient de garder tranquillement les remparts, il se retira dans son royaume. A la même époque, les Epirotes, après avoir sondé les Romains, envoyèrent des ambassadeurs proposer à Philippe une paix générale, affirmant qu'elle serait conclue s'il venait à une entrevue avec P. Sempronius. On obtint du roi qu'il passe en Epire. Après s'être entretenu avec les préteurs des Epirotes, il rencontra P. Sempronius. Amynander, roi des Athamani, assista à l'entrevue. Le préteur demanda au roi et au général de mettre fin à la guerre. P. Sempronius mit pour conditions que les Parthini, Dimallum, Bargullum et Eugenium appartiendraient aux Romains et que l'Atintania serait incorporée à la Macédoine. On conclut une trêve de deux mois, le temps de faire voter le peuple. Les hostilités étant tournées contre l'Afrique, on voulait être débarrassé de toutes les autres guerres. P. Sempronius, la paix faite, rentra à Rome.

En cette quinzième année de guerre, l’Etrurie revint à M. Cornelius et le Bruttium à P. Sempronius. On prorogea pour un an le commandement de P. Scipion. Pour l’Espagne, la désignation des deux proconsuls fut laissée au peuple. Ce furent L. Cornelius Lentulus et L. Manlius Acidinus. Rome avait l'espoir qu'on irait, cette année, combattre en Afrique et que la fin de la guerre punique était proche. Cela avait rempli les esprits de superstitions. On avait vu plusieurs soleils et des traînées de feu. Plusieurs endroits avaient été frappés de la foudre. Pour détourner l'effet de ces prodiges il y eut un jour de supplications. A cela s'ajouta le débat sur la réception de la Mère de l'Ida. Le sénat cherchait l'homme le meilleur de la cité. Ce fut P. Scipion, fils du Cn. Scipion qui était tombé en Espagne, un jeune homme qui n'avait pas encore été questeur, qu'on jugea le meilleur de tous les citoyens. Il reçut l'ordre d'aller avec les matrones à Ostie au-devant de la déesse, de la prendre au bateau et, après l'avoir portée à terre, de la donner aux matrones. Quand le bateau fut arrivé à l'embouchure du Tibre, il s'y fit conduire en barque, prit la déesse des mains des prêtres et la porta à terre. Les femmes les plus nobles de la cité la reçurent. Les citoyens se pressaient sur son chemin après avoir placé des brûle-parfums devant leur porte. Ils la priaient d'entrer dans la ville de Rome. Les femmes la portèrent au temple de la Victoire sur le Palatin la veille des Ides d'avril et ce jour resta férié. On apporta beaucoup d'offrandes à la déesse, il y eut un lectisterne et des jeux qu'on appela Mégalésiens.

Alors qu'on délibérait sur les renforts à envoyer aux légions, des sénateurs suggérèrent que c'était le moment de ne plus tolérer certains abus. Les douze colonies latines qui avaient refusé de fournir des soldats étaient, depuis près de six ans, exemptes d'obligations militaires tandis que les alliés étaient épuisés par les levées de troupes. Aussi décida-t-on de convoquer à Rome les magistrats et dix notables de chacune des villes de Nepete, Sutrium, Ardea, Calès, Albe, Carseoli, Sora, Suessa, Setia, Cercei, Narnia et Interamna, d'ordonner à chacune de fournir le double du plus grand nombre de fantassins qu'elle aurait fourni au peuple romain depuis le début de la guerre et, en outre, cent vingt cavaliers. Si l'une d'elles ne pouvait atteindre ce nombre de cavaliers, il lui serait permis de donner trois fantassins pour un cavalier. Si certains refusaient, on retiendrait à Rome les magistrats et les envoyés de la colonie. En outre on imposerait à ces colonies, chaque année, un as pour mille recensés. Les magistrats et les notables se récrièrent. On ne pouvait leur faire fournir plus de soldats qu'ils n'en avaient. Les consuls, inflexibles, ordonnèrent aux notables de rester à Rome et aux magistrats d'aller faire les levées. S'ils n'amenaient pas à Rome le nombre total de soldats exigé, nul ne leur accorderait d’audience. Finalement, ils menèrent à bien les levées, la longue exemption dont ils avaient joui ayant accru le nombre des mobilisables. Une autre affaire longtemps négligée fut rappelée par M. Valerius Laevinius qui trouvait juste de rembourser les sommes avancées à l'Etat sous son consulat et celui de M. Claudius par des particuliers. On décida que ces dettes seraient acquittées en trois fois, immédiatement puis deux ans et cinq ans plus tard.

Ensuite on apprit les malheurs des Locriens. Ce fut moins le crime de Pleminius que la complaisance de Scipion qui irrita les colères. Dix députés locriens, en deuil, vinrent se prosterner devant le tribunal. Aux questions des consuls, ils répondirent qu'ils avaient souffert du légat Q. Pleminius et des soldats romains un traitement tel que le peuple romain ne voudrait pas le faire subir aux Carthaginois. Ils demandaient qu'on leur permette de se présenter au sénat. Le légat Q. Pleminius avait été envoyé pour reprendre Locres aux Carthaginois. C'était une bête féroce. Ses hommes pillaient, frappaient, tuaient, déshonoraient les femmes, arrachaient les enfants à leurs parents. Il n'y avait pas de crime qui ait été épargnée. Il y avait à Locres un sanctuaire consacré à Proserpine. Le légat et ses tribuns avaient osé voler ses trésors. Rome ne devrait rien entreprendre sans s’être purifiée de ce crime de peur que le sacrilège ne soit expié par un désastre. Déjà la colère de la déesse s’est manifestée. Les soldats romains s’étaient battus entre eux. Le légat avait été laissé inanimé sur la place. Guéri, il avait fait périr les tribuns dans des supplices réservés aux esclaves. Tels étaient les châtiments que tirait la déesse des hommes qui dépouillaient son temple. Q. Fabius leur ayant demandé s'ils s'étaient plaints à P. Scipion, ils répondirent qu'il était pris par les préparatifs de la guerre.

Pleminius et Scipion furent malmenés par les sénateurs. Q. Fabius accusait Scipion de corrompre la discipline militaire. Il proposa que Pleminius soit arrêté et, si les plaintes des Locriens étaient fondées, mis à mort tandis que ses biens seraient confisqués. P. Scipion serait rappelé et on abrogerait son commandement. Aux Locriens, le sénat promettrait réparation. Les soldats qui étaient à Locres seraient transportés en Sicile et remplacés par des alliés latins. Les passions étaient vives pour et contre Scipion. Le genre de vie peu romain et peu militaire du général était fort discuté. Il se promenait en manteau et en souliers grecs au gymnase. Avec mollesse, son état-major goûtait les agréments de Syracuse. Son armée était plus redoutable pour les alliés que pour l'ennemi. L'avis qui l'emporta fut celui de Q. Metellus. Pourquoi rappeler Scipion alors que les crimes avaient été commis par le légat ? Metellus proposait que le préteur M. Pomponius parte enquêter avec dix sénateurs, deux tribuns de la plèbe et un édile. Si ce dont se plaignaient les Locriens avait été commis avec l'accord de Scipion, ils devaient lui ordonner de quitter sa province. S’il était déjà passé en Afrique, le conseil devrait l’en ramener. Autrement, il mènerait la guerre suivant son plan. On s'en rapporta au collège des pontifes pour l'expiation des impiétés commises à Locres. La commission alla à Locres. Elle s'y occupa de ce qui touchait la religion. Les envoyés recherchèrent l'argent sacré qui était en possession de Pleminius ou des soldats et, y joignant la somme qu'ils avaient apportée, le remirent dans le trésor de la déesse. Ils accomplirent aussi une cérémonie expiatoire.

Le préteur ordonna aux soldats de quitter la ville et les fit camper dans les champs. Aux Locriens, il permit de reprendre leurs biens. Il fit rendre à leur famille les personnes libres. Le préteur tint ensuite une assemblée des Locriens et leur dit que leurs lois leur étaient rendues. Si quelqu'un voulait accuser Pleminius, il devait le suivre à Regium. Au sujet de Scipion, si les Locriens voulaient se plaindre de lui, ils devaient envoyer des députés à Messine. Les Locriens remercièrent. Ils accuseraient Pleminius. Quant à Scipion, c'était un homme qu'ils aimaient mieux avoir comme ami que comme ennemi. Ils étaient certains que ce n'était pas avec son accord que ces crimes avaient été commis. La commission condamna Pleminius et trente-deux personnes avec lui, et les envoya enchaînés à Rome. Les délégués se rendirent ensuite auprès de Scipion pour vérifier ce qu'on avait raconté sur son genre de vie. Comme ils se dirigeaient vers Syracuse, Scipion ordonna à son armée de se rassembler et à la flotte de se préparer. A leur arrivée, on les reçut aimablement. Le lendemain, Scipion leur montra l’armée et la flotte rangées en bataille, les soldats manoeuvrant et la flotte se livrant dans le port à un simulacre de combat. Puis il leur fit faire le tour des arsenaux, des magasins, de tout ce qu'on avait préparé pour la guerre. Les délégués furent frappés d'admiration et furent convaincus que ce général et cette armée pouvaient vaincre les Carthaginois. Ils invitèrent Scipion à passer en Afrique et s'en allèrent aussi joyeux que s'ils allaient annoncer à Rome une victoire. Pleminius et les hommes mis en cause avec lui furent emprisonnés. Pleminius mourut dans les fers avant le jugement du peuple.

Les Carthaginois, qui avaient établi des postes d'observation sur leurs côtes et passé l'hiver dans l'inquiétude, furent renforcés par une alliance avec le roi Syphax. Celui-ci devait épouser une fille d'Hasdrubal, fils de Gisgon, qui, voyant l’impatience du roi, fit venir la jeune fille et hâta les noces. De plus, une alliance entre Carthage et le roi fut jurée. Hasdrubal, sachant combien les barbares sont changeants, poussa le Numide à avertir Scipion de ne plus compter sur lui. Convoquant les soldats, qui avaient vu les émissaires numides, Scipion leur fit croire que Syphax réclamait son passage en Afrique. Il avait l'intention, après avoir amené la flotte à Lilybée et concentré toutes les troupes, de passer en Afrique au premier jour favorable. Il convoqua M. Pomponius pour délibérer et fit rassembler à Lilybée tous les bateaux de charge. L'ardeur pour passer en Afrique était générale. Les survivants de l'armée de Cannes pensaient qu'avec ce chef qu'ils en finiraient avec leur maintien infamant sous les drapeaux. Scipion ne les méprisait pas, sachant que ce n'était pas eux qui avaient causé le désastre et qu'il n'y avait pas dans l'armée d'aussi vieux soldats. Après avoir annoncé qu'il les emmènerait en Afrique, Scipion examina les soldats un à un et remplaça ceux qu'il jugeait inaptes par des hommes amenés d'Italie. Il compléta ces légions pour leur donner à chacune six mille deux cents fantassins et trois cents cavaliers. Il fit de même avec les Latins. Il se chargea lui-même de faire embarquer les soldats en bon ordre. On chargea quarante-cinq jours de blé, dont quinze jours de pain cuit d'avance. Quand tous furent embarqués, Scipion fit venir de chaque navire le pilote, le capitaine et deux soldats pour prendre ses ordres. Il leur demanda s'ils avaient bien embarqué l'eau nécessaire aux hommes et aux animaux et ordonna aux soldats de laisser les matelots faire leur service.

Avec vingt vaisseaux, L. Scipion et lui surveilleraient l'aile droite. C. Laelius, commandant de la flotte, et M. Porcius Cato en feraient autant à gauche. Il y aurait un feu sur les bateaux de guerre, deux sur les bateaux de charge et trois sur le navire amiral. Scipion ordonna aux pilotes de se diriger sur Emporia. La région était riche et les barbares y étaient peu guerriers. On aurait le temps, avant qu'on vienne à leur secours de Carthage, de les écraser. Cela dit, il les renvoya à bord. Aucun départ n'avait offert un spectacle aussi impressionnant. Pour y assister la foule était accourue au port. Les légions qu'on laissait en Sicile étaient venues accompagner leurs camarades. C’était un beau spectacle. Scipion adressa une prière aux dieux pour leur demander la victoire. Après cela, il jeta à la mer les entrailles crues de la victime qu'on avait sacrifiée et fit donner le signal du départ. Partis par un vent favorable, ils furent bientôt hors de vue de la terre. A midi, il y eut un tel brouillard que les navires avaient peine à s'éviter. La nuit suivante, la brume persista. Le soleil levant la dissipa et le vent reprit. Le pilote dit à Scipion qu'il distinguait le promontoire de Mercure. Scipion voulut aborder ailleurs. Le brouillard se leva à la même heure que la veille et le vent tomba. On jeta les ancres, de peur que les navires ne se heurtent entre eux ou ne soient portés à la côte. Au jour, le vent dispersa le brouillard et découvrit la côte d'Afrique. Scipion apprit qu'on appelait cet endroit le promontoire du Beau. Ce présage lui plut et il fit débarquer les troupes. Ce spectacle avait répandu l'effroi. La foule couvrait les chemins. Les paysans poussaient devant eux leurs troupeaux. On aurait dit qu'on abandonnait l'Afrique. A Carthage, l'émoi fut immense. La ville fut mise en état de siège. Scipion, qui avait envoyé la flotte à Utique, s'empara d'une ville où, en dehors du butin aussitôt envoyé en Sicile, il prit huit mille hommes.

Le plus important pour les Romains fut l'arrivée de Masinissa. Il est intéressant de raconter son histoire. Il combattait pour les Carthaginois en Espagne quand Gala, son père, mourut. Le pouvoir passa suivant l'usage numide au frère du roi, Oezalcès. Peu après, Oezalcès mourut et l'aîné de ses fils, Capussa, reçut le pouvoir. Mazaetullus souleva ses compatriotes et obligea Capussa à combattre. Dans la bataille, le roi fut tué. Les Maesulii passèrent sous l'autorité de Mazaetullus qui, se contentant du titre de tuteur, nomma roi le jeune Lacumazès, survivant de la famille royale. Il épousa une nièce d'Hannibal dans l'espoir de s'allier aux Carthaginois et renouvela les liens qui l'unissaient déjà à Syphax. Masinissa, de son côté, revint d'Espagne en Maurétanie puis arriva aux frontières de son royaume où cinq cents Numides vinrent à lui. Cette troupe était plus faible qu'il ne l'avait espéré mais il courut vers Thapsus au devant du petit roi Lacumazès qui partait auprès de Syphax. Masinissa enleva la ville au premier assaut. Mais le jeune roi parvint chez Syphax. Le bruit de ce succès fit pencher les Numides du côté de Masinissa. De tous côtés affluaient les vieux soldats de Gala qui poussaient le jeune homme à reconquérir le royaume de son père. Par le nombre des troupes, Mazaetullus l'emportait. Et Lacumazès avait amené de chez Syphax de gros renforts. Il disposait ainsi de quinze mille fantassins et de dix mille cavaliers. Masinissa livra bataille. La victoire revint à la valeur des vieux soldats et à l'habileté d'un chef exercé aux luttes entre Romains et Carthaginois. Le jeune roi et son tuteur se réfugièrent sur le territoire de Carthage.

Ayant repris possession du royaume de son père, Masinissa se réconcilia avec son cousin et promit l'empunité à Mazaetullus. Mais Hasdrubal dit à Syphax qu'il se trompait s'il croyait que Masinissa se contenterait du pouvoir de son père. Ainsi poussé, Syphax porta la guerre chez Masinissa. A la première bataille, il mit en fuite les Maesulii. Masinissa s'enfuit sur le mont Bellus. Quelques familles l'y suivirent. Le reste du peuple se soumit à Syphax. Dans la montagne, les exilés avaient de l'herbe et de l'eau. Cela suffisait à l'alimentation de gens qui se nourrissaient de viande et de lait. De là partit un brigandage. Les gens de Masinissa attaquaient les riches territoires carthaginois. Ils se moquaient de leurs ennemis au point d'apporter leur butin sur la côte où ils le vendaient à des marchands qui venaient pour cela. Les Carthaginois demandèrent à Syphax de les débarrasser de Massinissa. On choisit Bucar pour cette tâche. On lui donna quatre mille fantassins et deux mille cavaliers et on lui fit espérer de grandes récompenses s'il rapportait la tête de Masinissa ou s’il le prenait vivant. Buca attaqua par surprise les partisans de Massinissa et le rejeta vers le sommet du massif. Puis, ayant envoyé le butin à Syphax, avec cinq cents fantassins et deux cents cavaliers il poursuivit Masinissa et l'enferma dans une vallée étroite où on fit un grand massacre de Maesulii. Masinissa s'échappa avec cinquante hommes. Bucar le rejoignit dans les plaines près de Clupea mais le laissa encore échapper. Masinissa et deux cavaliers se jetèrent dans un fleuve et prirent pied dans les buissons de l'autre rive.

Là s'arrêta la poursuite de Bucar. Il s'en retourna affirmer au roi que Masinissa s’était noyé. Celui-ci vécut quelques jours dans une caverne. Dès qu’il fut capable de supporter la route, il entreprit de reconquérir son royaume. Chez les Maesulii, l'attachement qu'on avait pour lui et la joie de le voir sain et sauf provoquèrent un tel mouvement en sa faveur qu'en quelques jours six mille fantassins et quatre mille cavaliers vinrent le rejoindre. Non seulement il se trouva en possession du royaume de son père mais il attaqua Syphax et les alliés de Carthage. Il s'installa dans la montagne entre Cirta et Hippone. Syphax envoya une partie de son armée avec son fils Vermina et lui ordonna de tourner l'ennemi. Vermina partit de nuit. Le moment venu où on jugea que les troupes envoyées par derrière avaient atteint leur poste, Syphax fit gravir à son armée le mont qui lui faisait face. Grâce à sa ruse, Syphax remporta une victoire incontestable mais Masinissa s'échappa. Il arriva à la petite Syrte où il resta, entre les Empories carthaginoises et la nation des Garamantes, jusqu'à l'arrivée en Afrique de la flotte romaine.

Les Carthaginois réunirent des cavaliers et mirent à leur tête Hannon fils d'Hamilcar. Ils ordonnèrent à Hasdrubal de secourir sa patrie et appelèrent Syphax à leur aide. Scipion campait près d'Utique. Hannon s'occupa d'augmenter le nombre de ses cavaliers. Il enrôla surtout des Numides. Ce sont de loin les meilleurs cavaliers d'Afrique. Il avait déjà quatre mille hommes quand il occupa une ville nommée Salaeca, non loin du camp romain. Scipion envoya Masinissa avec sa cavalerie en lui ordonnant de d'attirer les ennemis au combat. Il devrait ensuite se replier peu à peu. Lui-même, Scipion, marcherait au moment opportun. Après avoir attendu le temps qui parut nécessaire, Scipion s'avança sans être vu. Masinissa amena l’ennemi à le poursuivre sans précaution. Quand toute la cavalerie fut engagée, il l'attira vers les hauteurs qui cachaient la cavalerie romaine. Hannon et ses Africains déjà fatigués furent enveloppés. Et Masinissa revint à la lutte. Mille ennemis furent massacrés, dont Hannon. Les autres s’enfuirent en désordre. Par hasard, ce jour-là les navires qui avaient transporté le butin en Sicile revinrent, comme s'ils avaient présagé qu'ils venaient prendre un second butin. Laissant une garnison à Salaeca, Scipion partit avec le reste de l'armée, pillant la campagne, prenant des villes et répandant la terreur. Six jours après son départ, traînant une quantité d'hommes, de troupeaux et de butin, il revint à son camp et renvoya ses navires, chargés à nouveau des dépouilles de l'ennemi. Alors il s'occupa de l'attaque d'Utique pour en faire sa base. Les équipages, du côté où la ville était baignée par la mer, et l'armée de terre, d'une hauteur qui dominait les remparts, s'approchèrent de la ville.

Scipion avait des machines de siège et en faisait faire de nouvelles. Les habitants d'Utique mettaient leur espoir dans les Carthaginois et dans Hasdrubal. Celui-ci, malgré ses trente mille fantassins et trois mille cavaliers, n'osa pas bouger avant l'arrivée de Syphax. Le roi, avec cinquante mille fantassins et dix mille cavaliers, s'établit près des retranchements romains. Scipion, après un siège de quarante jours, renonça à son entreprise et fortifia des quartiers d'hiver sur un promontoire. Le même retranchement abrita le campement de la flotte. Les légions campèrent sur la crête au milieu de l'isthme. Le nord fut occupé par les vaisseaux tirés à sec et les équipages. La vallée, exposée au sud, revint à la cavalerie. Outre le blé rassemblé grâce au pillage des campagnes et les vivres apportées de Sicile et d'Italie, on fit venir de Sardaigne une grande quantité de froment. L'armée manquait de vêtements. On envoya mille deux cents toges et douze mille tuniques. Pendant ce temps, le consul P. Sempronius rencontra à l'improviste Hannibal vers Crotone. Les Romains furent repoussés. L’armée consulaire rentra précipitamment dans son camp que les ennemis n'osèrent attaquer. Mais le consul joignit ses troupes à celles du proconsul P. Licinius. Ce furent ainsi deux armées qui revinrent contre Hannibal. On mit en fuite les Carthaginois. Abattu par cette défaite, Hannibal ramena son armée à Crotone. En même temps, le consul M. Cornelius contenait l'Etrurie. Il enquêta et les nobles étrusques qui étaient allés parler à Magon furent punis. A Rome, les censeurs M. Livius et C. Claudius décidèrent d'augmenter le prix du sel. On croyait que cela avait été inventé par Livius, d'où le surnom de Salinator qui lui fut donné. On recensa deux cent quatorze mille personnes. Comme les élections approchaient, on rappela Cornelius. Il proclama consuls Cn. Servilius Caepio et C. Servilius Geminus. Cette année-là, des quadriges dorés furent placés au Capitole.

 

 

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